Graphé
L'allégresse de l'écriture
Il faut savoir s'émerveiller de tout ce que sa main sait faire, disait Jacques Zvobada à ses élèves paralysés devant l'immaculée perfection de la feuille de papier. C'est, en effet, une richesse exceptionnelle, vide et pleine à la fois; pleine d'un silence tendu jusqu'aux limites du format, ouvert et accueillant, vide de toute trace, en attente du premier geste.
Comme l'épingle qui perce la peau rebondie du ballon de baudruche et le fait exploser, la première trace qui conditionnera la suite, déclenche les tensions qui partagent aussitôt l'espace et engagent le dessinateur. Si le carnet de croquis et son petit format ne posent que peu de problèmes, la feuille grand-aigle est plus impressionnante car elle mobilise tout le corps : Roger Druet parle
D'habitude, le scribe, pour dominer et optimiser sa graphie, s'installe devant son pupitre comme le virtuose s'assied devant son piano: épaules parallèles à la largeur de la feuille, torse droit, pieds à plat; les jambes servent à caler tous les mouvements intempestifs; seuls,l'avant-bras et la main qui écrit, peuvent bouger. Assurée et contrôlée cette main est alors capable de répéter des parallèles, droites ou courbes, des verticales ou des horizontales, des boucles ou des pentes; elle délivre des pleins uniformes ou modulés quand elle pèse; quand elle s'allège et ralentit, elle offre un délié: le répertoire homogène des formes constitue un style d'écriture. Ainsi, ligne après ligne, le scribe réalise l'image d'un texte à lire, dans une écriture qui ne doit pas être une distraction pour l'½il du lecteur, ce qui détournerait le cerveau de son activité de déchiffrement. L'écriture invisible a précédé la typographie invisible ... Pour autant quelques signes écrits seront prétexte à des amusements: à la fin des vers, les paraphes amplifient le geste de la main, au-delà du module proposé; l'esperluette aussi qui évoque l'oiseau, vive, souple, aérienne, objet de concours entre scribes ou thèmes de variations multiples à l'intérieures des lignes, pour libérer la main du scripteur, manifestations évidentes de sa joie, instants de bonheur
Roger Druet, devant un grand format, adapte l'am-pleur des gestes et l'échelle des signes: son abécédaire noir et blanc, exploite chaque lettre: répétitions, alignements, décalages, tricotent une disposition faussement aléatoire. On ne lit plus, on contemple du A jusqu'au Z, un alphabet inattendu, dense et dynamique que célèbre Jérôme Peignot, tirant son chapeau devant les A, admirateur amusé des B, colonies de pingouins, jusqu'à l'essaim d'abeilles des Z. Et comme quelquefois l'envers vaut l'en-droit,les G en bon ordre, dessinés sur un calque, vous invitent à traverser le miroir et la magie opère. Poèmes lettristes en quelque sorte, sonores, énergiques et souples à là fois, ils annoncent la peinture de Roger Druet: les couleurs puissantes de l'acrylique qui structurent des mètres-carrés, installent dans chaque format, 100 x 100 cm assez souvent, un climat spécifique et volontaire, vérifiable dans la rédaction des titres qui les accompagnent. La mise en scène précise, les partages de surfaces, la matière intentionnelle, construisent un décor propice à la danse choréGraphique, génératrice de signes voluptueux, nourris de la gestuelle alphabétique sans doute, mais réinventés, autonomes et adaptés au thème abordé.
Principale difficulté: inventer des outils efficaces,larges mais étroits quand ils tournent, souples mais résistants pour encaisser la force des gestes, porteurs d'encre ou de peinture en quantité suffisante pour autoriser la totalité d'une trajectoire à la main. Se méfier ensuite de son propre corps qui normalise le rayon du cercle à la rotation du poignet, aux balancements du seul avant-bras, ou du bras tout entier. La variété et la richesse des formes inscrites dépendent directement du pouvoir de refuser cette gestuelle naturelle, aux résultats répétitifs et systématiques.
L'alchimie joyeuse des compositions graphiques facilite la rencontre de ces peintures. Druet parlant de l'allégresse de l'écriture précise : Seul je jouis de l'immensité de la page. Si la réduction des ½uvres présentées dans le catalogue de son exposition lyonnaise au Musée de l'Imprimerie de Lyon, alimente une frustration chez les amateurs, elle développe l'envie de les voir bientôt à Paris en vraie grandeur. Attendons .