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En s'inspirant des lettres que le père Le Saux a adressées à sa soeur pendant 21 ans depuis l'Inde, Armelle Dutruc revisite la spiritualité exigeante, aimante et incarnée de cet "homme de lumière" qui a vécu une vraie "descente vers le fond", dans la profondeur de la caverne (guha) du coeur. Cette très belle méditation conduit l'auteur à retourner surles traces de saint Benoît, à préciser la nature de la relation du sannyâsi chrétien avec le OM hindou, "syllabe éternelle" et symbole de !'Absolu, ou avec le mont Arunâchala, à évoquer sa solitude, ses angoisses et ses retraites, sa sensibilité à la spiritualité carmélitaine ou sa proximité avec Maître Eckhart, Râmana Mahârshi ou le père Shigeto Oshida. On suit dans le même temps l'évolution de la jeune novice au sein de son monastère breton et la transformation postconciliaire de l'Église qui rattrape le moine jusque dans sa lointaine Inde. Une étude remarquable.
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Eecho
Saint Joseph, Image du père, Éditions grégoriennes, 2015
Jean-François Froger, Jean-Michel Sanchez
(Photographies : Jean-Paul Dumontier)
Recension : Marion Duvauchel
Deux années avant la publication de l'ouvrage sur Marie-Madeleine, l'apôtre des Apôtres, les éditions Grégoriennes avaient fait paraître, par les mêmes auteurs et sur le même patron, un livre consacré à une autre figure suréminente : saint Joseph. Le sous-titre, « Image du Père », imprimé en creux sur la page de couverture, est un signal qui renvoie, selon toute vraisemblance, à l'ombre lumineuse dans laquelle la figure de Joseph s'est vue tenue pendant la longue histoire cultuelle de l'Église. Voilà donc un beau livre à la fois dense et élégant qui devrait contribuer à corriger la représentation bien erronée de l'aimable santon sulpicien figurant une paternité un peu débonnaire drapée dans une exemplaire discrétion.
L'ouvrage se déploie en deux chapitres d'une exceptionnelle densité et concision, suivis d'une sorte de petite Ennéade : neuf textes brefs en forme d'inventaire structuré (une petite « somme ») de l'essentiel de ce que l'on connait de saint Joseph : à travers les évangiles apocryphes ; à travers la doctrine théologique sur sa personne ; ce qui le préfigure dans l'Ancien Testament ; à la lumière de son culte, de ses lieux de dévotion, de ses apparitions, plus rares que celles de la Vierge Marie. Autant de petits chapitres où se voit rassemblée une information qui permet au lecteur de mieux se représenter le poids progressif que saint Joseph a pris dans la prière de l'Église et dans son histoire cultuelle ; ce qu'il doit aux grands saints ou au Carmel dans le passage du culte privé au culte public comme l'importance exceptionnelle que l'Espagne lui a accordée. Après avoir pénétré largement la vie dévotionnelle, saint Joseph entre dans les méditations des théologiens, dans leurs discussions aux subtilités parfois rabbiniques mais aussi dans l'art. C'est dans ce domaine que Jean-Michel Sanchez excelle : une iconographie commentée d'une grande beauté… Les passionnés de l'histoire de la piété trouveront par ailleurs les prières, offices et invocations, fort belles et aussi précieuses pour la prière personnelle ou collective que pour la culture religieuse, comme ils apprécieront le passage approprié de la lettre encyclique Quamquam pluries de Léon XIII.
En 1889, c'est fait, l'Église est placée nommément et formellement sous le patronage de saint Joseph. On a le droit de penser qu'elle en a mis du temps…
Saint Joseph, image du Père ? C'est le propos des deux premiers chapitres de la plume de Jean-François Froger. Il y faut un peu de patience car pour mettre en lumière ce pur modèle de parfaite humilité, autrement dit, de révéler autant que faire se peut la gloire propre du père de Jésus et de l'époux de Marie, il faut concilier la métaphysique, la théologie et la connaissance de la Révélation.
De la paternité divine à la paternité humaine, le chapitre inaugural, ne se contente pas de poser « les problèmes que soulèvent la révélation évangélique et la doctrine de l'Église à propos de la paternité de Joseph ». Il fournit aussi des clés pour comprendre le récit de la Création de l'Homme, « dans sa plénitude métaphysique exprimée dans les justes rituels des hommes et des sociétés ».
On est prévenu d'emblée : on ne va pas de la paternité humaine à la paternité de Dieu : « pour comprendre la paternité humaine, il faut prendre notre modèle de compréhension en Dieu et non pas dans notre expérience ». Il faut regarder ce que nous dit la Révélation qui vient corriger (si nous le voulons bien, mais que cela est difficile !) nos représentations humaines. Or, si l'expérience ne permet pas d'atteindre à une juste idée de la paternité divine, il faut bien partir de cette expérience, individuelle ou collective, et laisser la Révélation l'éclairer d'une lumière nouvelle et la rectifier… C'est la démarche que suit l'auteur en examinant plusieurs points essentiels, à commencer par la question de la relation familiale. Il n'y a de père que lorsqu'une femme met au monde un enfant et que cet enfant est celui d'un homme, de préférence son époux. Et il n'y a de père que s'il y a un homme, « un fils de ». Cela semble évident : ces fondements naturels sont pourtant aujourd'hui bien ébranlés pour ne pas dire rejetés.
La marque distinctive de l'humain, les fondements de la nature humaine, ce sont deux capacités : celle « d'instituer une relation de droit » et « la capacité à une parole créatrice prononcée par les époux ». Les bêtes ne se marient pas… « Un homme ne peut naître que comme le fruit d'un contrat de parole, ritualisée selon la Loi divine révélée depuis la Chute. » Le contrat de mariage n'est pas d'abord un modèle juridique, mais une institution humaine qui sort l'homme de l'animalité, ou qui figure son humanité. « Toutes les populations n'accèdent pas à cette qualité du contrat humain, la polygamie ou la polyandrie, le divorce et l'adultère ou l'absence de parole viennent contredire cette institution. » On mesure à ces lignes la violence inouïe et silencieuse qui frappe les populations encore sous le joug de ces principes d'iniquités.
La « chair unique » que l'époux et l'épouse sont destinés à former est une unicité qui révèle la nature humaine à travers le lien légal du masculin et du féminin (qui est en quelque sorte condition de cette unicité). Parce que Joseph et Marie vont mettre au monde l'Homme parfait, dans une humanité régénérée, il est juste de dire que saint Joseph est « le ministre de notre salut ». Quoique non charnelle, sa paternité n'est pas une suppléance. Il montre la paternité humaine véritable à travers toutes les étapes connues (en particulier dans les Évangiles de l'enfance) de cette vie consacrée. Résignant son « moi » humain, Joseph n'a pas revendiqué la paternité de Jésus mais il a tenu son rôle de « rabbi », assumant tous les rôles de la paternité humaine. Et parce que cette paternité est parfaite, nous pouvons recevoir par saint Joseph un enseignement sur la paternité humaine. Et par là, comprendre la paternité divine que Jésus montre en même temps que ce Père qui est « la Vie » et qui donne en son fils et par son Fils, la « vie incorruptible ».
L'analyse de ce chapitre inaugural se répercute dans le suivant qui aborde plusieurs points connus : la question de la généalogie de Jésus, de son sens ; la justesse de la conduite de Joseph lorsqu'il découvre l'adultère présumé de la femme qui lui est dévolue et la miséricorde extraordinaire que cette conduite révèle ; sa capacité à recevoir l'information divine et son obéissance aux ordres reçus en songe ; enfin ce que, en tant que père légal de l'enfant, il lui communique : sa lignée… Par Marie, mais aussi par saint Joseph, Jésus appartient charnellement à la lignée royale de David.
Ces deux chapitres d'une concision à saluer mériteraient cependant de plus longs développements que bien sûr les lecteurs audacieux pourront trouver dans Le Livre de la Création et dans Le Livre de la Nature humaine, du même auteur (dans la même édition).
Néanmoins, on se plaît à rêver et à espérer un petit ouvrage, qui serait aujourd'hui salutaire, spécialement consacré à ce mystère insondable qu'est la paternité humaine et à une plus juste appréciation de ce qu'est saint Joseph et par conséquent « qui » il est : l'essentielle médiation pour comprendre qui est et ce qu'est « Notre Père ».
Un tel ouvrage jetterait sans aucun doute une lumière implacable sur la vraie nature des chemins choisis par les sociétés occidentales en matière de morale sexuelle, dévoyant le contrat fondamental qui garantit l'unicité humaine, sa visibilité et sa foncière intelligibilité. Et par conséquent son inaltérable beauté.
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Eecho. Recension de Marion Duvauchel
C'est parce que, dans ce qu'on appelle les « mythes », les hommes projettent des données internes lorsqu'ils parlent des « dieux » ou des « divinités », qu'Œdipe est « une source de connaissance de première grandeur » : c'est le premier des partis pris du dernier livre de J.F. Froger. Et puisque le mythe d'Œdipe vient de la Grèce, plutôt que se plonger dans la lecture de la Métapsychologie de Sigmund Freud ou dans Moïse et le monothéisme, relisons donc les tragédies de Sophocle (Œdipe roi, Œdipe à Colone), la source première du mythe bien avant les élucubrations des psychanalystes viennois. Car « Freud a rendu très célèbre le meurtre d'un père (Laïos) en faisant jouer inconsciemment l'horreur du parricide, mais en promouvant cet exemple comme un paradigme universel : tout fils devrait vouloir au moins inconsciemment, tuer son père et épouser sa mère. Il fait oublier que ce meurtre et cet inceste sont dans leur principe le résultat de la volonté meurtrière du père sur son fils nouveau-né, avec le consentement de la mère » (p. 227). Funeste oubli qu'il convenait de réparer.
Le mythe, nous dit-on dans ce livre, parle « de structures inconscientes en l'homme, et des structures qui ne varient pas ». Ce n'est pas tout de le dire, il faut expliquer. Deux questions se posent : « tous les comportements sont-ils liés à la vie psychique ? Tout comportement est-il interprétable » ? À la première question, la réponse est non. Tiens donc, il existerait des comportements tout à fait indépendants de la vie psychique ? Chez l'homme, tous les comportements signifiés par des signes corporels sont liés à la vie psychique et c'est pourquoi quand nous voyons un homme, nous voyons « une âme ». Le mythe reflète l'état de l'homme mais dans « une sorte de moyenne universelle ». Le « parti pris » va donc consister à regarder les images du mythe, à tenter d'en comprendre le sens et pour le cas qui nous occupe, répondre à la question : de quoi Œdipe est-il donc la figure ?
La question engage aussi la philosophie. « On ne peut parler d'homme qu'au moment où potentiellement la conscience et la liberté sont possibles ». C'est ce à quoi la philosophie classique, globalement, a tenté de répondre jusqu'au moment où elle a abdiqué, frappée en son cœur même par ce que Freud appelait les blessures narcissiques : Marx, Darwin, et … Freud lui-même. Avec Moïse et Œdipe, foin de blessures narcissiques, foin de toute la littérature psychologique et psychanalytique supposée nous éclairer sur nous-mêmes et nous aider à vivre, il faut réfléchir : « Le seul problème psychologique consiste donc à déterminer, à connaître, la forme psychique permettant une telle naissance. C'est ce passage-là qui réordonne toute la vie antérieure et lui donne un sens. Sinon, il n'y a aucun critère de santé psychique ». Et le mythe d'Œdipe nous offre une image de ce passage et même tout le récit de la naissance à la mort conduit à ce passage, qui est une « assomption ».
Doit-on poser a priori un modèle conceptuel de l'Homme pour analyser son comportement à l'aide de ce modèle ? Peut-on se passer de modèle ? La question n'a rien d'oiseux, elle est même l'occasion de mettre deux ou trois choses au point : non, nous ne sommes pas des animaux récepteurs. A côté des découvertes précieuses (le style oral), l'idée que Marcel Jousse imposait comme une nécessité théorique – l'homme est un composé humain- est erronée. Et pour cause, ce serait admettre que l'homme est (n'est que) ce fameux animal raisonnable ayant un corps et une âme, héritage d'Aristote assumée dans la philosophie scolastique, stérilisante sur ce point car alors « aucune synthèse ne peut plus rendre compte de son unité ». Piégée au fond de cette impasse, l'anthropologie chrétienne s'y est enlisée.
Il faut donc lire le mythe selon la méthode de M. Froger : une interprétation qui tienne compte de la symbolicité des images pour répondre à la question « de quoi Œdipe est-il le symbole » ? Pour cela, seront examinées et expliquées les « images « constitutives de cet improbable et inconfortable récit, de la naissance à la mort : « les pieds du roi », « La mère d'Œdipe », « Le choix ou la flèche d'Apollon », « la Sphinge », autant de chapitres. Mais aussi : « Les bâtons et leur usage », où apparaît plus nettement la méthode comparative. Œdipe, contrairement à Moïse, ne soupçonne pas l'usage vrai du bâton. Il s'en sert d'abord comme arme (comme on se servirait d'un gourdin) pour tuer le gêneur qui lui interdit le passage, (et qui s'avère être son père génétique) puis comme bâton de vieillesse, comme « soutien à sa déficience génétique ».
Puisqu'il est question de la vie psychique, il faut examiner les conditions et circonstances de la naissance et les « décrets de mort » qui pèsent sur celles-ci : pas seulement sur celle d'Œdipe (Œdipe à Colone) ou même sur celle de Moïse mais aussi sur celle de Jésus. Chapitre essentiel qui nous donne un premier « modèle » de la vie affective humaine, tiré de l'interprétation des images qui organisent la mort d'Œdipe, comme autant de symboles inconscients de cette vie affective : le liquide (l'inconscient), le texte (la rationalité) et le contrat (la vie sociale).
Comme nul ne saurait l'ignorer, pour naître, il faut la mère, mais il faut aussi le père. Or, ce que la doctrine freudienne a passé sous silence, c'est la faute à l'origine de cette tragédie : l'amour homosexuel de Laïos, le père d'Œdipe. C'est l'objet en particulier du chapitre XIII, « Faire face à la Sphinge », chapitre audacieux pour ne pas dire risqué, (chapitre un peu technique aussi) puisqu'il s'agit de montrer comment le mythe « dévoile subtilement une relation entre l'inceste et l'homosexualité » en même temps qu'il fournit « une description des fondements psychiques de l'homosexualité en tant que refus de la conception, puis refus du concept et débordement des représentations mentales ». L'homosexualité, nous dit l'auteur, c'est le refus de l'altérité dans la distinction. Si Laïos refoule sa transgression, Œdipe accomplit le refoulement de ce refoulement. Il ne lui restera plus qu'à s'aveugler à son propre aveuglement, dans une image à la structure symétrique et inverse. Ouf…
Et Moïse ?
Bien des chapitres sont en effet consacrés au malheureux roi de Thèbes et déploient pour chaque symbole ou événement de sa vie malheureuse une analyse minutieuse. C'est qu'il faut libérer Œdipe de Freud, ce n'est pas la moindre des vertus et des ambitions de cet ouvrage. C'est aussi que le mythe grec ne se comprend pleinement qu'au regard de l'autre système d'images, celui de la Révélation. Il y a de la pédagogie dans cette exposition en seize chapitres et elle a à voir avec les partis pris de l'auteur. Ainsi, la Sphinge et le Buisson ardent sont les deux figures antinomiques de l'homme confronté à l'énigme de sa propre nature. Œdipe nous révèle l'homme œdipien : celui « qui prend sa raison dévoyée pour sa propre inspiration ». Moïse montre le processus de libération (ch. XIV) qui commence avec la « Sortie d'Égypte » où l'on voit repris un ensemble d'images avec lesquelles nous sommes désormais familiarisées, puisque nous avons parcouru les trois quarts du chemin et des chapitres.
Comme le souligne le préfacier ( le père Lopez Saez), trois langages s'éclairent ainsi réciproquement : celui du mythe grec, celui de la figure mosaïque et celui qui est propre à la Révélation chrétienne. « Le langage employé par l'homme achevé pour se faire comprendre de ceux qui ne le sont pas est précisément le langage symbolique, parce que ce langage est celui même de l'âme-en- relation-au-monde ». C'est le langage de Jésus, mais c'est aussi le langage des images de la Révélation.
Nous pouvons alors suivre « l'itinéraire des plaies », itinéraire de régénération de la totalité du psychisme humain décrit selon la structure que les lecteurs de M. Froger connaissent : la structure quaternaire. Cet « itinéraire » nous fait parcourir, par étapes, un chemin de connaissance qui est un chemin de guérison, et donc de liberté.
Ce livre s'adresse à tous ceux qui ne consentent pas à l'idée de l'homme imposée depuis que ces trois plaies mentionnées plus haut, enfoncée dans les flancs de l'histoire et de la pensée, les gangrènent; il est une antidote pour ceux qui cherchent une issue à l'impasse où la méchanceté des hommes a jeté l'anthropologie ; il s'adresse plus simplement à ceux qui auraient envie de relire Sophocle avec une clé herméneutique nouvelle ; il intéressera tous ceux qui s'intéressent aux voies du symbole et qui cherchent souvent dans des gnoses chimériques une réponse imaginative à de vraies questions ; il s'adresse surtout à ceux qui ont envie de mieux comprendre leur tradition chrétienne, à travers la Révélation et les images qui ordonnent cette Parole énigmatique souvent bien mal comprise et plus souvent encore mésinterprétée.
Il s'adresse surtout à tous ceux qui, un jour, ont senti peser sur leur existence humaine l'ombre sinistre de ce « décret de mort » et qui ont aspiré à s'en voir libérés, c'est-à-dire à une nouvelle naissance.
« Il faut donner l'occasion à une liberté de naître ».
Je suis d'accord.
Ce livre en donne l'occasion.
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Eecho
Recension : Froger, La voie du désir
Au commencement était la beauté… בראשית היהא החן
Publié en 1997, La voie du désir de Jean-François Froger n'a pas pris une ride. Original dans sa construction, l'œuvre constitue une illustration des théories anthropologiques de l'auteur à propos du mythe. On trouve dans cet ouvrage à l'état de « semences » ce qui sera développé dans les ouvrages ultérieurs. Le mythe est une connaissance inconsciente, une « procédure archaïque qui consiste à dire un sens profondément symbolique et caché, issu d'une connaissance inspirée ou inconsciente. Profondément énigmatique, il pose une question dont la réponse est inhérente à ses propres voies d'accès. Il en est ainsi d'Œdipe, de Moïse et … de Psyché : « la fable d'Apulée est une mise en scène littéraire d'un mythe ». L'auteur nous en livre progressivement le jeu de clés herméneutique.
L'histoire de Psyché et d'Eros – cette « fable littéraire – apparait dans les livres IV, V et VI des Métamorphoses d'Apulée, qui retracent les aventures d'un certain Lucius que par accident sa maîtresse a transformé en âne. Le latiniste Bernard Verten a traduit et annoté le texte latin, dans une mise en page qui en rend la lecture aisée : les notes sont sur la page de gauche et le texte traduit du latin sur la page de droite. Il faut saluer la traduction qui donne à ce récit la saveur des contes ou des mythes, en gardant la richesse des images qui nourrissent toute la symbolicité du texte.
La question est simple :« Qu'est-ce donc que cette « psyché » qui doit s'éveiller d'un sommeil mortel pour entrer dans l'immortalité qui lui est offerte ? Qu'est-ce donc que cet Eros-Amour dont l'union lui assure la béatitude divine ? » Et en quoi le désir participe-t-il d'une voie de connaissance ?
Rappelons à grands traits l'histoire de cette fille de roi qui a deux sœurs à la beauté déjà remarquables. Mais celle de la cadette, Psyché, est si exceptionnelle qu'on la vénérait comme la déesse Aphrodite en personne, qui ne voit pas sans colère ses autels désertés et qui en conçoit une jalousie violente. C'est le ressort narratif certes mais pas seulement. Il y a, nous dit l'auteur, un aspect prophétique dans la jalousie d'Aphrodite, » jalousie de celle qui possède par nature le bien qui n'est pas partageable : la beauté ». D'autant que Psyché a usurpé le « nom » même de la déesse. Elle n'y trouve aucun bonheur mais se morfond dans sa maison, toujours vierge et sans aucun prétendant.
Vénus prend alors son fils Eros-Cupidon comme l'instrument de sa vengeance et le charge de susciter dans la jeune personne une passion incoercible pour le dernier des hommes. Le roi consulte l'oracle et Apollon lui explique qu'il faut l'exposer sur un rocher pour une noce funèbre avec quelque être « mauvais, cruel, sauvage et vipérin ». Mais au lieu d'être précipitée dans l'abîme, le Zéphir l'emporte dans un locus amueni, (doux gazon, parfums…) où elle découvre le palais d'Eros qui la prend pour femme, de nuit, et la met en garde : elle ne doit pas chercher à voir son mari. Le temps passe, Psyché s'ennuie des siens et d'une compagnie humaine. Le mari amoureux cède aux objurgations de la jeune épouse et accepte qu'elle revoie ses sœurs. Las, celles-ci soupçonnent un bonheur divin, dont elles veulent priver leur cadette. La jalousie qu'elles éprouvent les poussent à de mauvais conseils : vérifier qui est ce monstre qu'elle a pour époux. Psyché succombe alors à la curiosité et découvre à la lumière d'une lampe la beauté sublime de son mari, qu'elle blesse malencontreusement d'une goutte d'huile bouillante. Il disparaît alors, laissant la malheureuse à l'état de fugitive et de surcroît, enceinte. Elle se rend finalement à Vénus qui lui impose quatre épreuves successives assorties ici et là de quelques coups de fouets. Avec l'aide secrète d'Eros, elle surmonte ces épreuves et parvient jusqu'à Zeus qui lui offre la boisson d'immortalité, la rendant semblable aux dieux. Elle peut alors convoler en justes noces après un indissoluble mariage avec l'Amour.
On l'a compris, chacune de ces quatre épreuves est chargée d'un sens symbolique qu'il s'agit de décoder.
Le mot « Psyché » implique l'idée d'un principe vital, un souffle vital qui peut désigner par métaphore la personne même. Quoique latin, l'auteur a préféré le mot grec au latin « anima ». C'est, nous dit l'auteur, que le terme latin n'aurait pas évoqué l'idée « d'individualité personnelle » impliquée dans le terme grec. Psyché est belle, nous dit la fable. Elle est, dit l'auteur, porteuse par sa beauté de l'image de la déesse de l'amour, Vénus. Mais ce n'est l'image que et à ce titre c'est un sacrilège qui demande réparation, la pauvrette doit donc être sacrifiée.
Interprétation : la beauté est un transcendantal. Et même un sur-transcendantal.
Brièvement évoquée par l'auteur, car là n'est pas l'essentiel, l'histoire de la pensée peut pourtant aider les lecteurs potentiels à se familiariser avec ces « transcendantaux » qui sont philosophiquement définis comme des modalités de l'être. Tout commence avec le « vieux Parménide » comme disait Platon, qui l'honorait. Parménide voit que ce qui est, est « un ». L'un, le premier transcendantal dans l'histoire, et l'être sont « convertibles ». Puis vient le vrai, puisque les philosophes cherchent la vérité, pas seulement la sagesse. Et bon dernier historiquement mais premier dans l'ordre ontologique : le Bien ou le Bon. Ce qui est est nécessairement bon, un, vrai et par conséquent est beau. Et pourtant, on a tardé à intégrer la beauté dans la « table des transcendantaux » (et on doit cette intégration à saint Bonaventure). Or, les transcendantaux ne se conçoivent pas comme une liste dans une improbable « Table » comme disaient les Scolastiques ou leurs commentateurs. Les transcendantaux sont des principes vivants – des « puissances ». Et c'est la grande originalité de la pensée métaphysique de l'auteur qu'il nous donne de comprendre bien mieux que ne saurait le faire l'aride réflexion philosophique ou l'abstraite métaphysique les relations comme la nature de ces puissances vivantes inhérentes à la psyché humaine, et le plus souvent inconscientes.
Et en particulier de cet hyper transcendantal qui est la Beauté…
L'éveil, puisque la voie du désir est un éveil, c'est donc d'abord l'éveil aux transcendantaux : l'un, le bien, le vrai et le plus caché, la cause : « la cause transcendantale, qui constitue avec les autres transcendantaux l'être des choses, institue leur nécessité en tant qu'êtres créés, nécessité pour eux-mêmes dans la relation ontologique qui fonde leur existence, même dans le déroulement contingent de cette existence ». C'est la langue du métaphysicien. Psyché la met en image. Elle doit apercevoir en acte le transcendantal de l'un. C'est l'objet de la première épreuve, qui met aussi en jeu le transcendantal « cause ».
L'homme seul a le pouvoir de se connaître, autrement dit de connaître quelle est sa « cause propre » (sa causa sui, sa cause de soi) et la cause propre de l'homme c'est « son propre désir d'être ». Mais « il peut reconnaître ce désir comme l'ombre d'un Désir divin qui le créé ». Et cela demande un éveil. C'est tout l'enjeu des épreuves de Psyché lorsqu'elle se voit séparée d'Eros.
Qui donc est Psyché ? Ne déflorons pas au-delà de la bienséance littéraire. Elle est comme la métonymie de la totalité vivante humaine. Simple mortelle divinement belle, Psyché n'est pas aimée. Le mythe montre la dissociation entre l'Amour et la Beauté, dissociation qui est une offense à l'unité divine. C'est dans le mystère de la divinisation que se retrouve la « Jalousie » de Dieu. « Le désir de soi et le désir de Dieu doivent être rendus à la parfaite unité ». Là encore c'est la langue du métaphysicien. Elle n'a rien d'abscons, il suffit pour la comprendre de suivre la petite jeune fille désemparée, terrifiée, désespérée et au bord du suicide, il suffit d'écouter les « voix invisibles » de la fable, comme celles du palais d'Eros (sans forme corporelle dit la traduction). Au terme des épreuves, il y a la divinisation : il y faudra bien des erreurs, des fautes, beaucoup de larmes et pas mal de coups de fouets.
Qu'est-ce que Psyché ? C'est l'instance de l'âme capable de réception de la beauté divine qu'elle manifeste. Le mythe nous montre quelque chose de la nature humaine que décrit l'Ecriture. Créé par Dieu, à son image, l'homme est d'une beauté divine qui n'est pas de ce monde mais qui est manifestée dans le monde. Le lent éveil de Psyché à ce qu'elle est réellement est la figure de notre propre éveil.
Il n'est nul besoin de savoir ce que sont les transcendantaux pour lire ce livre avec bonheur. C'est le propre du mythe comme aussi sa magie intrinsèque : le système d'images est de soi une parole. Fort bien restituée dans la traduction annotée, cette parole énigmatique déploie son mystère, autrement dit son réseau de significations comme autant de ces « voix invisibles » (sans forme corporelle) qui parlent à Psyché dans le palais d'Eros. Et la servent…
Le mythe parle d'une longue séparation. Pas tant que cela… Il suffit de savoir compter. Au terme de son initiation, Psyché met au monde l'enfant conçu du dieu divinement beau et inconnu. C'est une fille. Elle porte un nom qui n'a rien d'anodin, car tout est signifiant dans le mythe.
Nous le tairons parce qu'il est bon d'attiser la curiosité du lecteur et de susciter le désir de découvrir la voie du Désir.
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De Marion Duvauchel à propos d'un livre de Jean-François Froger paru en 2013 : L'arbre des archétypes : les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres.
Dans la longue histoire de la pensée, le nombre d'ouvrages consacrés à la question des « principes » ne peut manquer d'impressionner : les principes de la philosophie, les principes du droit, ceux de la philosophie du droit, etc….
Pourquoi toute cette littérature ? Mais parce qu'elle est régie par l'idée que tout domaine de la pensée est gouverné par des principes.
Il n'était, semble-t-il, venu à l'idée de personne qu'il puisse y avoir des principes qui gouvernent la pensée elle-même…
C'est pourtant l'ambition de l'Arbre des archétypes.
Le sous-titre donne le ton : « les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres ». Voilà qui sent le soufre, pardon, la kabbale… J.F. Froger serait-il un gnostique ? Quiconque a eu entre les mains le livre sur les Gnostiques dans la collection la Pléiade sait de science sûre, de science profonde, qu'il n'en est rien. Mais il y a des intuitions profondes qu'il faut reprendre et redresser, avec un outillage plus sûr et une inspiration plus haute.
L'auteur nous a habitué à la question de l'énigme. Il y a consacré un livre (Énigme de la pensée). Penser est un mystère, et c'est un mystère qui appartient à l'homme et à lui seul. Les vaches ruminent, les lapins détalent, les chiens aboient et les caravanes passent. L'homme pense, depuis le berger corse qui regarde brouter ses moutons jusqu'à l'homme moderne, qui dispose de tout le temps nécessaire dans les transports en commun pour se livrer à la contemplation, puisque le temps des caravanes est révolu.
Le livre des archétypes nous explique cela, plus techniquement et plus sobrement.
J'ai eu à lire dans ma vie déjà longue bien des livres. Pas tous, il n'y a que Mallarmé qui affiche cette prétention et c'est une licence poétique. Quand on a beaucoup lu et pas toujours des romances distrayants, on a dû gober bien des bavardages, érudits, spécieux, habiles…. Bavardages quand même. On apprécie donc la concision. Chez J.F. Froger, elle confine à une forme de virtuosité… Dans son enseignement oral, il est plus disert, on respire à des hauteurs variables, on redescend dans les vallées, même profondes. Dans ses écrits, on vit parfois en apnée mais c'est un entrainement qui en vaut bien un autre. Ne prêtons pas trop attention aux lecteurs qui ronchonnent et goûtons cette concision. Car l'introduction se révèle un modèle d'intelligence sur la question de l'écriture, autrement dit de la « naissance de l'alphabet ».
« La langue parlée n'a pas besoin d'alphabet » – c'est une assertion déjà troublante, même s'il est des langues qui n'ont pas d'écriture. La langue écrite se sert de signes pour transcrire les sons. Jusque-là, nous suivons sans trop de peine. Or, « l'invention de signes pour écrire une langue parlée relève d'une abstraction extraordinaire ». Si on en doutait, le fait même que la phonologie comme discipline n'apparaisse qu'au début du XXe siècle avec le comte Troubetskoy en témoigne…
Dans l'histoire reconstituable de « l'invention de l'écriture » ce sont les choses qui ont servi de figures pour la première écriture, celle des hiéroglyphes. Les lettres sont d'abord des mots désignant des choses, dont on ne retient que le son pour le procédé d'alphabétisation. « Une figure et un phonème unique », c'est par là que commence la grande aventure du « signe écrit ». C'est pourquoi, nous dit-on, il n'y a pas d'alphabet, il y a toujours un syllabaire. Profitant ainsi de l'écriture égyptienne, l'hébreu ancien aurait imaginé une suite de signes primitifs : des lettres à valeur signifiante. Aleph, le taureau ; Beth, la maison ; Guimel, le chameau…
L'usage comme l'ordre de ces lettres n'a rien d'arbitraire : voilà ce que ce livre va montrer. La succession des lettres hébraïques relève d'un sens intelligible indépendant de l'histoire de sa production et de son émergence. Aux oubliettes l'idée d'un dépôt aléatoire « de traditions historiques agrégées successivement » (d'abord l'égyptienne, puis la phénicienne…) et « progressivement fossilisées ». Bien sûr, cela est historiquement invérifiable, c'est ce que l'auteur appelle « un choix axiomatique ». Les lettres de l'alphabet hébreu « ont une spécificité unique » et cela justifie ce livre, qui est une étude sur ce mystère étonnant que chaque lettre a un nom propre et un nombre qui lui sont affectées, et qu'elles sont organisées selon un ordre signifiant, qui « relève de la nécessité de décrire les conditions essentielles de la pensée ». C'est concis, mais les hommes et les femmes de désir trouveront dans Structure de la connaissance des descriptions et explications plus largement déployées.
Quand les linguistes disent que l'alphabet est un ensemble fini qui permet de produire des énoncés indéfinis, ils n'ont pas tort. Dans le monde qui est le nôtre, celui de la chute, cela rend compte de la réalité des bavardages et des conversations insignifiantes. Mais pour l'auteur, « le système des signes de l'alphabet n'est pas seulement un système de transmission de l'information » ; (…) « parler n'est pas simplement donner de l'information, (…) c'est exprimer l'interaction de l'homme avec Dieu et avec les autres hommes ». L'alphabet hébraïque contient un enseignement caché pour l'illumination de l'âme, parce que « l'univers entier est médiation entre les intelligences divines, angéliques et humaines ».
C'est un programme autrement plus enthousiasmant que la linguistique guillaumienne.
Cet alphabet est ainsi construit sur des éléments de langage pertinents (le clou, la main, l'aiguillon…) pour dire un autre ordre de réalité : « les réalités archétypales », en référence à ces objets concrets du monde visible, du monde des choses. Ces réalités archétypales sont précisément des principes nécessaires à la pensée. Les lettres en donnent une idée par les analogies que les objets qu'elles représentent permettent de construire, et ces analogies nous sont exposées dans chacun des vingt-sept chapitres correspondant aux vingt-sept lettres.
L'Aleph et le Beth à eux seuls construisent une anthropologie. Nous ne la déflorerons pas. C'est la troisième lettre, le Guimel, qui inaugure ce patient enseignement impliqué dans l'alphabet hébraïque. Guimel, c'est le chameau, cet animal qui permet cette chose des plus difficiles, la traversée du désert, analogue à l'autre traversée, celle que l'homme doit faire pour entrer dans la Parole. Ce qui requiert une énergie proprement divine. Il s'agit de « transformer la chose en signe afin que le voyage vers le sens ait lieu » (p 21).
On retrouve cette question du langage et des langues avec la lettre « nun », le poisson. Mais il est déconseillé d'y aller directement, il faut suivre l'ordre des lettres, ordre qui conduit aux derniers chapitres : l'explication plus globale de l'ordre de l'alphabet, l'arbre des archétypes, dont la splendide illustration (et c'est à dessein que je ne donne pas la page) comble le regard. Avec un arrêt sur image pour les amoureux des mathématiques et des casse-têtes chinois : un « cube magique » (ou semi-magique).
Pour comprendre cette « exploration du sens », il faut un outillage. Un peu complexe mais qui rend compte d'un fait d'expérience banal : au principe de toute perception, il y a le contraste. Il n'est pas une vue de l'esprit, il est dans la réalité du monde.
Là, il y faut un peu de persévérance, on entre dans la dimension plus technique : l'exposé de la logique quaternaire avec les catégories métaphysiques qui l'accompagnent : l'impossible, le potentiel, le contingent et le nécessaire. Ce ne sont pas des notions récentes mais elles se voient réassumées avec un outillage plus puissant, dans un paradigme résolument nouveau et apte à rendre compte du sens de cette Parole révélée initialement dans une langue donnée. Le nécessaire, (autrement dit la nécessité), la contingence, ce sont de très anciennes catégories de la philosophie qui apparaissent encore dans la Théodicée de Leibnitz et dont on voit le résidu dans L'être et le néant de Sartre. Heidegger redonne à la philosophie son horizon « ontologique », mais dans l'affirmation d'une nature humaine vouée à la mort. L'appauvrissement progressif de la philosophie et l'érosion de la pensée métaphysique à compter du temps des Lumières ont eu raison de l'idée de l'existence d'un monde intelligible, héritage platonicien que l'on maintient encore dans la culture philosophique scolaire.
Au fondement de cette traversée qui figure la vie de l'homme, il y a le signe… Il faut donc s'enfoncer dans les profondeurs des lettres les plus lointaines de l'alphabet, celles qui figurent des principes de plus en plus chargés métaphysiquement. Transgressons l'instruction de l'auteur qui est de suivre l'ordre des lettres et faisons un grand bond et une escale devant le tsadé, (la dix-huitième lettre). Elle représente le harpon, l'objet du monde qui figure la justice en acte. Invitons le lecteur, même le plus grognon, à poursuivre jusqu'à la dernière lettre, le tav.
Le tav, c'est le signe et il nous donne la clé des problématiques liées au symbole, au symbolisme et à la symbolicité (l'un des fondements de la pensée, sa condition de possibilité, l'autre étant la logique). Le tav a une spécificité, et c'est pourquoi il ne peut apparaître qu'à la fin : il ne montre aucun objet concret du monde car « aucun objet ne peut signifier analogiquement le fait que les objets soient des signes ». « Avoir du sens » est symbolisé par le poisson (nun) ; « symboliser » est symbolisé par l'arbre et il n'y a pas de lettres pour l'arbre ; « être vrai » est symbolisé par la pierre, et il n'y a pas de lettres pour la pierre. Mais être un signe relève d'une décision humaine et déclarer que tous les objets sont des signes « est là encore un choix axiomatique », (ce qui signifie que c'est indémontrable). C'est « la fécondité de ce choix qui nous assure qu'il est pertinent » (p. 93).
Pour ceux que déroute l'œuvre plus massive du bibliste, (Le livre de la Création ; La couronne du grand prêtre, Le Livre de la Nature humaine), ce travail constitue la meilleure introduction aux notions clés de son anthropologie : le rituel, la transmission, l'intelligence et la volonté, la vérité. Tout cela est impliqué dans l'alphabet hébraïque et « désimpliqué » au fil de chacun de ces chapitres à l'écriture ramassée.
Pour les chrétiens, L'arbre des archétypes est aussi une fenêtre sur les Psaumes, composés par le roi David. Et pour ceux qui n'ont pas connaissance de cette tradition, ils ont là une fenêtre nouvelle. L'auteur ne se contente pas de dévoiler un « usage poétique » de cette forme de prière, composante de la liturgie quotidienne et dominicale comme du Livre des Heures des contemplatifs et des contemplatives et du bréviaire des séminaristes et des prêtres. À chaque lettre est associé en exergue, un court passage de l'un de ces psaumes comme autant de petites lumières dansantes dans les vallées profondes des lettres hébraïques.
Et puisqu'il est question des exergues, éclairons celle de la première page, puisque le temps du grec et du latin est comme celui des caravanes, un temps révolu : « Ex umbris et imaginibus in veritatem », épitaphe de John Henry Neumann. Épitaphe (je reprends les informations aimablement communiquées par J.F. Froger) qui « reflète le parcours spirituel de John Henry Newman vers la vérité divine et évoque l'idée de quitter les illusions et les apparences (mais aussi les idées reçues) pour atteindre une compréhension plus profonde de la foi chrétienne ». Neuman fait allusion à la création de l'Homme dans la Genèse où Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ».
Nous partons des images (les formes du monde) comme des données de la création, non pour y échapper, mais comme point de départ et comme appui pour entrer dans le monde des réalités archétypales, (les principes). Et nous le faisons, (ou devons le faire) parce que la Révélation nous y engage, parce qu'elle enseigne à partir de l'analogie des objets du monde et parce qu'elle met ces objets dans les lettres de la langue dans laquelle la Révélation a été exprimée.
Qu'on m'autorise une parenthèse personnelle. Dans une publication déjà ancienne : D'or et de miel, on pouvait voir figurer en dernière page la représentation de cet arbre des archétypes et l'annonce de la publication du livre en préparation. J'ai gardé précieusement et pendant plus de vingt ans ce dessin de sorte de l'avoir sous les yeux le plus souvent possible. Dans un collège amiénois où j'ai assuré le catéchisme, j'ai réalisé avec mes adolescentes un montage de deux mètres de haut sur quatre mètres de large qui représentait cet arbre des archétypes. Les moniales du collège sont restées ébahies quand, avec leur accord, on a exposé dans le hall cette œuvre improbable, encadrée de deux anges asiates au malicieux sourire et au regard complice, le tout découpé dans un rouleau de papier à tapisser… Sans doute m'a-t-on prise pour une dangereuse gnostique car on n'a plus jamais requis mes services de catéchiste.
L'arbre des archétypes est donc un livre de lente et profonde haleine. Je l'ai attendu pendant vingt ans. Comptez plus de dix ans, c'est cohérent – avant d'en faire la recension. Il fera le plus grand bien à ceux qui ont étudié la philosophie comme à ceux qui l'enseignent et à ceux qui sont fâchés avec elle depuis leur classe de terminale. Il comblera tous ceux qui se sont un jour demandé « mais d'où ça vient l'écriture, d'où ça vient le signe écrit ? ». J'ai prolongé cette méditation de mes jeunes années en contemplant depuis l'une des rives du Mékong, une énorme enseigne lumineuse pour la bière Heineken, sur l'autre rive du fleuve (en caractères latins). Et puis les Chinois sont venus et elle a disparu. Mais il me suffit de regarder un enfant tracer laborieusement les premières lettres de l'alphabet pour retrouver l'énigme de mes dix ans, et éprouver de la compassion pour les petits vaillants qui ont pour prénom Népomucène ou Eléonore.
Les choses nous parlent si nous daignons nous déprendre de la fascination qu'elles exercent sur nous pour écouter ce qu'elles nous désignent et entendre leur secrète invitation à entrer dans la grande traversée qui conduit au Royaume. Même une publicité pour une bière batave…
Et puis, L'arbre des archétypes est un beau livre d'art, que l'on peut feuilleter dans les moments où l'on se souvient que « c'est le ciel qui a raison », même si, comme dit le poète, il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais. Les plus bougons eux-mêmes ne pourront pas regretter d'avoir ce livre dans leur bibliothèque : des illustrations magnifiques, presque vangoghiennes, celui-là même qui mettait des tourbillons dans sa peinture. La main de Bernadette Main est une main très sûre. Et il convient de souligner la patiente énergie qui a guidé cette main au long de sa plongée dans l'un des plus beaux mystères de la pensée humaine pour en révéler l'intensité profonde, en dégager la puissance et en laisser sourdre dans la matière même de ses dessins, la paradoxale et double lumière : celle des choses cachées et celle des choses révélées…
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Le salon beige
Icônes arabes, mystères d'Orient, éditions Grégoriennes, 2006.
Recension Marion Duvauchel
Qui ne connait la prestigieuse collection L'univers des formes, éditée chez Gallimard à partir de 1956 jusque 1970 environ, sous la direction d'André Malraux, puis d'André Parrot, lorsque le premier devint ministre de la Culture. Quarante-deux titres constituent ce « Musée sans murs ». L'univers des formes est une histoire universelle de l'art, ou plutôt comme le nom l'indique une histoire des « formes », pivot de l'histoire de l'art d'Elie Faure, dont Malraux fut sans doute le meilleur disciple, en cela qu'il surpassa le maître. En 2006, L'Univers des formes s'est offert une nouvelle jeunesse et a proposé une formule éditoriale renouvelée : nouveau format plus maniable et à un prix accessible à tous.
Quarante-deux volumes !
Mais rien sur l'art arabo-chrétien.
2006, c'est aussi l'année de parution d'un somptueux ouvrage aux éditions Grégoriennes : Icônes arabes, mystères d'Orient, qui fait suite à une exposition organisée en octobre 2002 par le musée d'Icônes de Frankfort. Le succès qu'elle a rencontré a conduit à cette réalisation : un ensemble magnifique (et magnifiquement équilibré) d'œuvres iconographiques de vingt-trois artistes arabo-chrétiens (ainsi qu'une petite poignée d'anonymes), sur une période qui court du Xe (les témoins primitifs) au XVIIIe siècle, en passant par les écoles d'Alep, de Jérusalem et celle de Mikhaïl Polychronis, dont nous ignorons souvent à peu près tout. Ce livre comble donc une lacune.
Cet art arabo-chrétien fait l'objet d'une présentation générale par mère Agnès-Mariam de la Croix qui a pris soin de commenter chaque reproduction. La tradition de ce type d'ouvrage est sourcilleuse sur la cohérence du texte et de l'image. Mère Mariam nous initie sans lourdeur aux aspects techniques, esthétiques, comme aussi aux motifs religieux propres au christianisme oriental. Elle fait découvrir les artistes identifiés qui ont produit ces icônes exceptionnelles, souvent issus d'une lignée d'iconographes (les Musawwir) et elle initie avec grâce à des termes qui ne sont pas nécessairement familiers au lecteur. Elle donne des précisions nécessaires sur cet art « arabo-chrétien », qui de fait est un art « melkite ». Nous connaissons parfois le mot, parfois aussi des représentants de cette église d'Orient, rarement son art.
Toutes ces œuvres, de facture clairement orientale, mais d'esthétiques diverses, représentent des scènes de l'Ancien Testament, des saints représentatifs du monde oriental (les saints guerriers comme Saint Georges et saint Démètre, saint Serge et Bachus, Come et Damien cités dans la prière eucharistique n° 1, qu'on entend rarement) ; on y découvre ou on y redécouvre des pages sanglantes du martyrologe oriental : les quarante martyrs de Sébaste (de Yuhanna Saliba) qu'on fit mourir de froid sur un étang gelé ; saint Démètre (Dimitrius), saint Jacques le Persan qui fut découpé en morceaux ; mais aussi celle que nous connaissons sous le nom de sainte Julita et son fils saint Cyr. On y trouve aussi des scènes du Nouveau Testament qui nous sont familières : la Transfiguration ou le « Doute de Thomas ». Et fait rarissime dans notre art chrétien d'Occident, un artiste a représenté la circoncision de Jésus.
Beaucoup de ces œuvres reflètent la dévotion mariale présente dans toute l'Eglise, orientale ou romaine, mais qui s'exprime artistiquement en Orient selon des canons qui se ressentent parfois de l'iconographie byzantine. Parfois, mais pas toujours… C'est une sorte de catéchèse intégrée, véritable initiation à la piété orientale, aux traditions dont l'Eglise romaine a perdu parfois le souvenir ou qu'elle n'a pas jugé bon de mettre en valeur, comme celle de ces six anges « protoctistes ». Le christianisme oriental a gardé en mémoire une tradition qui veut que chaque jour de la Genèse, un ange sort des mains de Dieu pour veiller sur sa Création. Clément d'Alexandrie y a attaché une importance toute particulière.
Certaines œuvres particulièrement éblouissantes se présentent en format A3 et se déploient sur deux pages. Ainsi de l'arbre de Jessé, selon une composition inédite qui traduit la dimension mariologique. Au centre la Vierge et l'enfant et de chaque côté, trois prophètes ou patriarches sur deux niveaux, qui tous tiennent un rouleau de papier déployé, avec une inscription en arabe. Tous, à l'exception de Jessé, allongé par terre, qui tient lui aussi un papier, mais dont l'inscription est en grec… Mère Mariam n'a pas commenté cette « incongruité ». La seconde composition en A3 figure la « lamentation » orientale (le thrène). Non pas une « piéta » mais un ensemble de personnages endeuillés (saint Jean, Joseph d'Arimathie, Marie-Madeleine, Marie femme de Cléophas) qui entourent la figure centrale de Marie.
L'image est évidemment première dans un tel ouvrage, mais le texte compte. Peut-on vraiment croire en une « symbiose intéressante des cultures qui se croisent au Moyen Orient » ? Peut-on vraiment admettre l'existence d'« un monde insoupçonné où d'ans l'arrière- fond abyssal n'existe aucun cloisonnement mais une ouverture aux dimensions du temps et de l'espace ».
Il faut raison garder. « L'Orient matriciel, à la conjonction d'une multitude de cultures », c'est une belle image mais qui n'a aucune consistance historique pas plus que n'existe l'art figuratif monothéiste. Tout simplement parce que l'art figuratif a été frappé d'un interdit dans l'Islam comme dans l'Israël ancien. Ce n'est qu'en transgressant cet interdit que des œuvres d'art ont pu paraître. Dans le monde musulman elles sont issues en général du milieu persan sur lequel l'islam califal s'est adossé pour asseoir sa domination. Il n'y a pas d'art figuratif monothéiste mais il y a un art figuratif chrétien, qui se distribue selon le grand axe de développement du christianisme : Est-Ouest, disons Orient-Occident pour garder des termes complexes mais que tout le monde comprend à peu près. De même, la Mésopotamie, ce creuset des civilisations n'est pas » le berceau des grandes religions monothéistes » mais le foyer d'une grande civilisation urbaine, techniquement développée, qui a vu se lever un jour un groupe d'hommes qu'on a appelé « les Araméens ». Leur langue s'est imposée dans tout cette partie de l'Orient jusqu'à devenir une lingua franca, que les Hébreux en exil finirent par adopter. Les loups de Mahomet, de cet islam des tribus enivré de rapines et de razzias, ces loups venus du désert de l'Arabie repartent avec leur butin d'esclaves et de richesses. Ce n'est qu'au siècle suivant que viendra l'islam califal, greffé sur la haute civilisation de la Perse. Il va imposer la langue arabe, l'islamisation des sociétés sous tutelles et l'organisation des routes de l'esclavage musulman.
L'art de l'icône vient donc de l'Orient chrétien, entre la civilisation de l'empire byzantin et la Perse, sa voisine et rivale et bien sûr les foyers spécifiques du Liban et de la Syrie. Il naît dans et d'un christianisme oriental qui a deux foyers d'expansion aux destinées contrastées : Byzance et la Perse. C'est avec Byzance que cet art va connaître un développement houleux, et des crises que nous connaissons sous le nom d'iconoclasme et qui se sont ressenties dans l'Orient arabisé, celui des chrétiens de l'Orient de Rome.
L'art sacré a-t-il un Orient, comme l'affirme mère Agnès-Mariam de la Croix dans son Avant-Propos ? Le soleil de la beauté se lève partout où des hommes quelque peu doués et inspirés produisent ce qu'on appelle des « œuvres d'art ». « Par-delà les calamités de l'histoire, par-delà leurs conflits politiques ou religieux, les hommes ont parlé un langage commun en façonnant une beauté incomparable ». Hélas non, l'art n'a pas de langage commun. Il nait, meurt, reparaît ailleurs, découvre des techniques qui le révolutionnent et il est parfois décadent ou mourant, hélas en témoigne notre art contemporain. Les quarante-deux volumes de L'histoire des Formes en témoignent qui reflètent l'affolante diversité des productions humaines et leur fabuleuse singularité, à travers des conditionnements divers, (en particulier techniques mais aussi théologiques et aujourd'hui idéologiques) ; à travers les vicissitudes de l'Histoire, périodes sombres ou clémentes, sous des cieux historiques plus ou moins heureusement inspiré. Il y a dans l'histoire des coups d'arrêts désastreux. Quand l'islam arrive en Perse, les traditions rapportent que le fleuve Ctésiphon était noir de l'encre des bibliothèques qu'on y avait jetées. Les œuvres de ces artistes « premiers témoins » – du XIe siècle- témoignent de ces coups d'arrêts qui laissent des trous noirs dans l'Histoire et dans notre connaissance du passé.
Mère Agnès-Mariam est mesurée, trop peut-être : « l'état des recherches ne permet pas de dire si l'islam a influencé la crise iconoclaste ou si elle émane de courants hétérodoxes propres à un judéo-christianisme tardif qui aurait influencé l'islam sans le sens d'une iconophobie ». Dans cet « Orient matriciel », on n'aurait rien produit avant le Xe siècle ? Son savoir même contredit cette assertion, concession sans doute à l'air du temps. La tradition antécédente, primitive, celle qui assure les fondements théologiques de l'art de l'icône est celle du « Mandylion » à la source même de cet art « théologique ». Elle s'enracine dans la croyance selon laquelle saint Luc aurait peint la Vierge. Au VIIIe siècle, l'art de l'icône, – art unique, singulier, pétri dans un ciel historique douloureux-, est sûrement constitué, au moins dans ses composantes techniques et les traditions qui en garantissent « son origine apostolique ».
Les quelques lignes un peu utopiques sur « l'environnement culturel des icônes arabes » n'enlèvent rien à l'exceptionnelle qualité de cet ouvrage, qualité qui se révèle jusque dans les détails qui comptent : une première page « Remerciements », qui établit la liste de tous les propriétaires des collections dans lesquelles ces œuvres ont été puisées ( au Liban et en Syrie) ; un lexique des termes arabes ou grecs ; un index des peintres et une bibliographie qui se distribue en deux parties : Icônes en général et Icônes melkites.
Un ouvrage que n'eût pas désavoué André Malraux et qui eût été digne de figurer dans cette fantastique collection d'une histoire universelle de l'art, dans la multiplicité de ses formes et surtout, de son inspiration.
Ce livre comble une lacune. Peut-être aussi ouvre-t-il des perspectives de recherche nouvelles sur ce mystère oriental qu'est l'art de ces Melkites à la croisée de l'hellénisme byzantin et du christianisme de langue arabe dont les traditions artistiques ont contribué à la survie de la foi chrétienne en terre islamique.
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Pendant longtemps, le terme « hapax » a qualifié les mots ou expressions impossibles à traduire de façon certaine parce qu'il n'en existe qu'une seule occurrence dans la littérature disponible. Par analogie, le Bestiaire de la Bible est un « hapax ». Il n'existe qu'un seul ouvrage de ce type dans l'abondante littérature qui traite de ce qu'on appelle le « symbolisme » terme aussi flou que la littérature sur le sujet : depuis les dictionnaires des symboles de toutes obédiences (emblèmes, attributs, symboles maçonniques) jusqu'à la psychanalyse la plus absconse (L'homme et ses symboles de Jung). Tous ces ouvrages généralement liés à la question des mythes, des rêves, des coutumes, maintiennent l'idée (aussi vague soit-elle) d'une connaissance accessible par le biais des symboles. Mais cette connaissance trouve son ancrage principal dans le champ de l'imaginaire.
Ecrit à deux mains, celles des deux esprits complices et complémentaires du bibliste et du zoologiste, on quitte avec ce livre le « symbolisme » pour entrer dans la fonction symbolique, fonction centrale dans une saine théorie de la connaissance. Elle viendra d'ailleurs, dans des ouvrages plus tardifs de l'auteur. Mais d'ores et déjà, il a semé dans chacun des chapitres, tout un jeu de clés qui dessinent une route, un chemin de connaissance. Formellement, on compte trente-six chapitres, mais d'animaux on en compte bien plus, car il faut compter les quaternités d'animaux, ceux qui vont un petit peu ensemble zoologiquement, ceux dont on ne soupçonnerait pas qu'ils appartiennent au genre animal, comme l'éponge, associée au fait « de retrouver la puissance des petits-enfants ». Qui n'en a pas rêvé ?
Le Bestiaire s'adresse à tous ceux qui pensent que l'homme ne se nourrit pas seulement d'équations mathématiques, de loisirs pas chers et de découvertes majeures sur Tik Tok. Ceux qui pensent ou sentent que la vie de l'homme ne s'enracine pas seulement dans la raison pure ou calculante, mais que l'homme entretient avec les choses du monde un rapport privilégié, qu'on appellera « symbolique » parce qu'il est commode de pouvoir nommer les choses dont on parle et qu'il est mieux encore de comprendre la réalité que le mot recouvre. Ce livre (illustré) ne peut qu'intéresser ceux qui désespèrent de la raison ou de la froide abstraction. Il y en a. Et parce qu'il draine aussi des années de patiente exégèse et une connaissance anthropologique aussi large que profonde, il s'adresse aussi à ceux qui ne trouvent pas une nourriture substantielle dans les bavardages théologiques. Car correctement entendu, le symbole est l'une des deux ailes de la connaissance : l'analogie. L'autre est la logique et elles ne sont pas concurrentes : on ne vole pas avec une seule aile. Voir sur ce point le chapitre sur l'aigle.
Jean-François Froger affiche d'emblée l'ambition qui soutient son ouvrage : « il y a une véritable science du symbole (…) une connaissance qui s'établit expérimentalement, selon des procédures convenables (qui conviennent) à ce sujet particulier d'étude ».
Et cette procédure commence par une connaissance réelle de la chose réelle : le lion réel, le taureau réel, l'aigle réel, les oiseaux du ciel réels, le cochon réel… Parce qu'il faut la connaissance réelle de l'animal étudié, chaque objet d'étude bénéficie de deux approches : d'une part celle du zoologue (Jean-Pierre Durand) qui fournit la notice zoologique savante et d'autre part l'analyse proprement symbolique qui intègre des aspects exégétiques, des questions relevant de la métaphysique ou de la théologie – pour construire précisément des analogies sûres. Car le ressort de la fonction symbolique, c'est l'analogie.
Il faut saluer le travail du zoologiste et l'ensemble de ces notices réalisées par Jean-Pierre Durand qui constituent une micro-encyclopédie de nos amies les bêtes.
On a dit et répété à l'envi que si le monde hébraïque privilégie les images, c'est parce qu'il s'agit d'une société « traditionnelle » de gens qui possédaient des troupeaux et vivaient sous des tentes en contact avec la nature. Ils connaissaient de près les scorpions, les serpents, les agneaux et tout un bestiaire qu'on retrouve dans l'Ancien Testament. Ça n'est pas complètement idiot mais c'est loin d'être satisfaisant. La contingence historique n'explique pas tout, et surtout pas l'essentiel, à savoir la notion même de Création et le texte qui donne les clés d'intelligibilité de la nature humaine : la Genèse. Si les animaux défilent devant Adam qui doit les nommer, c'est qu'ils président à la naissance du langage.
Ces choses du monde que l'on trouve dans les Ecritures (et dans le monde sensible qui est le nôtre) figurent des réalités intelligibles ; elles sont, dans la contingence, des formes qui existent en nous, dont le sens intelligible est porté par ces créatures que nous appelons les anges. Le protocole est précis, il demande du temps, de la patience, de la discipline (il est décrit dans des ouvrages plus tardifs, Structure de la connaissance avec le regretté Robert Lutz, mais aussi dans Enigme de la pensée). Car de même qu'il est « convenable » que les interprétations symboliques soient fondées en réalité, (les objets réels et non les formes mythologiques qui les véhiculent) il est convenable « de lire attentivement les Ecritures pour préserver l'exactitude des images concrètes dont se sert le texte pour signifier son sens ». La fonction symbolique requiert rigueur et précision.
Que figurent donc ces animaux que la Bible évoque ou mentionne ? La préface de Michel-Gabriel Mouret se présente comme une sorte de « bande-annonce » : ils sont, écrit-il, une « métaphore des mécanismes psychobiologiques dont l'homme ne maîtrise pas l'émergence (…) mais qu'il peut intégrer dans une alliance de conscience ». Cette alliance est la première des actions de Dieu au long de l'histoire. C'est l'alliance avec Noé, ce patriarche qui construit une arche pour y intégrer toutes les espèces animales et éviter qu'elles ne soient détruites sous les eaux du déluge. La leçon symbolique est claire : l'homme n'est pas un animal mais il contient en lui la totalité du monde animal. C'est aujourd'hui une réalité largement effacée et remplacée par le mythe de notre parenté avec les primates.
Les animaux décrivent donc « (par les analogies réelles tirées de leurs caractéristiques zoologiques), la vie de la psyché humaine en son contact avec le corps et l'esprit ». Ils nous informent donc en profondeur. C'est pourquoi le premier chapitre décrit les Quatre Vivants, (les quatre Evangélistes) et les animaux qui leur sont associés : le lion de Marc, le taureau de Luc, l'aigle de Jean. (Matthieu n'a pas de représentant animal). Ils décrivent un parcours, un passage, une transformation : celle de l'homme psychique en l'homme spirituel. C'est le programme.
L'ouvrage fait ainsi découvrir le sens du dragon énorme, du grand poisson, du lézard, de la fourmi, des sauterelles dont se nourrissait Jean le Baptiste, de la panthère qui figure le « Tout animal » et de bien d'autres. Chaque titre est de soi une piste donnée au lecteur. L'araignée invite à considérer en tremblant la liberté angélique. Il y a « nombre et nombres » coassent les grenouilles et si le renard est si malin, c'est parce qu'il évite les pièges qui lui sont tendus. Oui, mais le lion aussi, qui dévore la gazelle.
Elle est l'emblème de l'élégance ! Qui pourrait y demeurer insensible ? Le symbolisme de la gazelle se comprend à partir du Cantique des Cantiques et dans une quaternité : antilope -gazelle-oryx–chamois. Et c'est ainsi qu'en quelques pages le lecteur est initié à ce terme mystérieux de la théologie : l'épectase. Le désir du Beau qui nous entraîne sans cesse et qui ne cesse de s'étendre. On trouve une version grecque de ce symbolisme dans Le mythe d'Eros et Psyché dans une nouvelle traduction de Bernard Verten, du même auteur.
Avec les oiseaux du ciel nous apprenons qu'il ne faut pas introduire de calcul dans les processus d'inspiration et avec le lézard l'importance de la distinction entre le pur et l'impur.
Ceux qui, comme moi, connaissent un peu les arguties des Scolastiques savent que Duns Scott et Thomas d'Aquin se sont chamaillés sur la question du principe d'individuation. Ils l'ont fait dans une langue technique un peu obscure, voire ardue, pour ne pas dire rébarbative, au moins pour ceux qui ne disposent pas du temps et de la patience nécessaire. Duns Scott s'est même fendu d'un livre intitulé Le principe d'individuation. C'est de la haute métaphysique sur fond de discussion théologique.
Ô merveille, cette métaphysique devient accessible à partir du cochon. Cela mérite d'être souligné et c'est pourquoi il est l'animal tout choisi pour donner un coup de projecteur sur la question (philosophique) de la liberté humaine. L'auteur rappelle d'abord un point essentiel : « les parents ne font que communiquer les conditions charnelles de l'existence, non la vie même de l'âme. Ils communiquent l'espèce, non l'individu. L'homme ne possède pas en lui-même son principe d'individuation. Il faut qu'il veuille son unité selon un principe qu'il doit choisir délibérément. Il peut choisir de s'individuer dans son groupe naturel, un peu comme un animal : disons sa famille (restreinte ou élargie), sa tribu, sa secte, sa « Oumma », son groupe d'appartenance comme disent les sociologues, ses copains d'abord. Il peut aussi s'individuer selon une divinité parce qu'il entre en contact avec un archétype qui le subjugue ». Prolongeons… Il devient sectateur, gourou ou illuminé. Toutes les pratiques occultistes mettent ainsi en contact avec ces « archétypes », entendez « démons ». L'homme peut aussi refuser tout principe d'individuation comme le bouddhisme semble y prétendre. Ce n'est qu'illusion car le bouddhiste s'individue selon la divinité qu'on appelle le Bouddha. Voilà qui pourrait nous éclairer par ailleurs sur le principe d'individuation dans des sociétés aussi inégalitaires que l'islam où il est interdit de choisir son principe d'individuation.
Ce qui fait que je suis « moi », c'est d'abord bien sûr que je suis fils de… (fille de…). C'est le début de la construction humaine et un conditionnement inévitable. C'est aussi le choix radical du chrétien. « L'homme peut aussi renoncer à construire sa propre hypostase humaine et choisir de s'individuer en recevant en lui-même le Verbe divin, pour être adopté comme Fils de Dieu ». Voilà qui éclaire un dogme fondamental du christianisme : l'Incarnation.
Sans l'Incarnation (du Verbe), cette individuation serait impossible et les hommes ne pourraient que servir de suppôt aux démons ou construire une individuation purement humaine, injuste en sa racine ». Entre la brute animale ou la satanisation… Car cette individuation humaine est source de cette surenchère que l'on ne connaît que trop dans la société humaine et qui s'affirme dans la soif de prestige, d'argent de pouvoir, d'apparat ou tout autre idole à laquelle l'homme s'est soumis. C'est la structure mimétique mise en évidence par René Girard. Choisir le Christ, c'est renoncer à construire son « moi » et ses étayages les plus divers, ses fictions, ses illusions et le besoin de se prévaloir d'être le meilleur, la plus belle, le plus doué etc…
Pourquoi donc le porc est-il considéré comme un animal impur ? Manger de la chair de porc, dit l'auteur, » est compris dans une série d'actes qui ont pour objet le culte des esprits mauvais ». Pourquoi donc les démons quittent le corps du possédé pour entrer dans un troupeau de porc. Un démon pour chaque porc… Oui, mais que de démons un seul humain peut entretenir en lui. Jusqu'à la désintégration.
Ce livre ouvre bien des portes et bien des perspectives, propres à chaque animal étudié. Il éclaire en particulier bien des questions que la théologie traite abstraitement ou trop techniquement. Mieux encore, la description minutieuse de ce monde animal et l'ensemble des interprétations qui en sont donné, fondée sur des analogies rigoureuses, livre une connaissance vraie de la symbolicité de l'homme, dans sa nature humaine. Et elle donne des clés précieuses et inédites « sur la vie de la psyché en son contact avec le corps et l'esprit ».
Disons-le, sur la vie de l'âme…
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Le bestiaire de la Bible : Recension par Marion Duvauchel
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Eecho
Depuis des lustres, l'Église s'évertue à défendre l'alliance de la foi et de la raison sans réussir complètement sa démonstration. Probablement parce que l'opposition que des siècles de réflexion sur la question ont fini par imposer n'est pas aussi pertinente qu'il y paraît. Il faut donc qu'elle recouvre une autre structure agonistique : celle de la Révélation et de la logique. Mais il n'est pas aisé de bousculer des siècles de réflexion théologique. C'est pourquoi Une nouvelle apologie du christianisme n'est ni un vain titre, ni un travail vain. Et puisque l'on nous affirme que « la droite raison démontre les fondements de la foi », l'auteur insiste sur ce point de son travail : « de bien définir de quoi il s'agit lorsqu'on parle de raison, de « droite raison et de connaissance par la foi ». Il me semble qu'il a raison et qu'il était temps !
L'idée au fond est simple : la raison n'est pas indépendante de la Révélation, mais pour le comprendre il faut oublier la perspective héritée d'Aristote, celle d'une logique binaire. C'est le présupposé massif de M. Froger depuis une bonne cinquantaine d'année, armature d'une conception nouvelle concernant la place centrale de la logique dans la compréhension des Écritures et l'idée que la Révélation est exprimée dans une logique « quaternaire » correspondant aux « structures logiques sous-jacentes à la pensée hébraïque inspirée ». Toute la connaissance humaine serait ainsi descriptible par une structure relationnelle quaternaire. Cela demande déjà quelque effort mais cela est audible et cela a été présenté dans la plupart de ses travaux de bibliste et en particulier dans ce qui constitue une sorte de « somme » : Le libre de la Création, Le livre de la Nature humaine, et La couronne du grand-prêtre.
Mais avec Une nouvelle apologie du christianisme , dont le sous-titre est expressif – « propos pour une logique intégrale » – il s'agit d'aller plus loin encore. Une logique intégrale ne rend pas seulement compte de la connaissance, elle doit rendre compte aussi de la Vie ; il s'agit donc de montrer que la vie obéit, elle aussi, à la logique, puis que la Vie éternelle, c'est de Te connaître. Il faut donc que la logique soit compatible avec la vie, parce que Jésus se décrit comme étant précisément « la Vie ». La logique quaternaire est la logique de la vie, la logique qui gouverne la réalité et celle qui gouverne l'expression de la Parole, et c'est une logique du Bien, parce que, comme le rappelle le père Lopez Saez dans sa préface, il n'y a pas de logique du mal.
Mais ce n'est pas tout de le dire, il faut l'établir, c'est là que les choses se corsent.
Dans un tableau d'ensemble, le préfacier a regroupé sous la forme d'un tableau la « Quaternité de la vie humaine » telle qu'elle est développée dans une sorte de première partie du livre (les vingt premiers petits chapitres) : c'est un grand service qu'il rend au lecteur. Lire avec attention le plan détaillé placé à la fin peut aider à une intégration plus facile de données parfois complexes. Et la première partie consiste à déployer cette logique avec la précision qui est le propre de l'auteur, réassumant des concepts que nous connaissons bien : la personne, la liberté, les formes du monde, la nature, l'unicité et la multiplicité. Mais dans une structure inhabituelle, complexe sans aucun doute, parfois technique, inutile de le nier, mobile car elle offre des points de vue différenciés, un système cohérent qui ouvre des perspectives nouvelles pour comprendre la source de la liberté humaine, admettre que cette source est inconnaissable en dehors d'une révélation. Et que cela rend compte de ce qu'on a coutume d'appeler « la personne ». On trouve donc dans cet ouvrage une juste appréhension de ce qu'est l'intelligence, de ses opérations essentielles ; une juste appréhension de la parole et du langage (et du malheur de vivre dans une parole pervertie) ; on y trouve une définition de l'analogie d'une précision quasi maniaque, prolongée dans la notion de figure. Et c'est là que les choses se compliquent un peu puisqu'elles commencent à apparaitre exprimées selon un formalisme qu'on peut trouver rebutant.
Tous ceux qui ont lu Balzac ou Victor Hugo le savent : il est parfois sage de passer quelques pages de descriptions plutôt que d'abandonner le livre. C'est une liberté que l'auteur, avec sagesse, concède à son lecteur pour les aspects techniques. En première lecture seulement. Il en faut donc une deuxième, et sans doute même deux autres encore. C'est que si les Écritures sont un jardin, on n'y entre pas sans quelque préparation, à commencer par une purification de « notre usage de la langue et de notre accès à la parole ». Car l'outil premier du langage, c'est l'analogie. Or, il est impossible de parler de logique hors d'une langue et d'un système de signes, et ce système de signes, même lorsque nous le maîtrisons fonctionne dans la réalité que la théologie a appelé « la chute ». Mais au-delà des déficiences de l'intelligence humaine, la réalité appréhendée représente elle-aussi une difficulté. Il est une loi formulée clairement : « pour entrer dans un discours de type logique, il convient de distinguer la structure du discours d'avec la structure de ce qu'il décrit ». L'intelligence met de l'ordre dans la perception des choses en les nommant, c'est-à-dire en fabriquant des classes d'objet et elle met de l'ordre dans les relations que les choses entretiennent entre elles. Ainsi en pédagogue avisé, l'auteur nous entretient du travail même de l'intelligence, dans ses essentielles opérations, dont la première consiste à créer des distinctions. Et ce travail de l'intelligence se fait dans la parole, qui fait partie de l'essence de l'homme. Il est bon de le rappeler dans un monde de bavardage où l'on déparle le plus souvent, et où l'on croit que la communication, c'est de la parole.
Décrire un système ne suffit pas, il faut en montrer les applications. S'il y a une première partie (l'exposé du système) il y a nécessairement une seconde partie : c'est celle qui présente plusieurs applications de la structure mise en évidence et précisément décrite. Plusieurs analyses logiques sont proposées, d'abord selon la logique ternaire (les tentations au désert, l'échelle de Jacob) puis selon la logique à la fois ternaire et quaternaire.
Ainsi, l'exemple de l'échelle de Jacob fournit un exemple de représentation imagée qui porte en particulier sur la source de la liberté, sur l'unicité de la personne humaine. L'analyse montre la transformation que doit subir Jacob pour devenir le père de ceux qui auront YHVH pour divinité (p. 176 et suivantes).
La troisième analyse logique est celle de la guérison de Bethsaïda et la signification de l'aveuglement spirituel dont la cécité est en quelque sorte la « figure ».
Suit une « application approfondie » (24, p. 200 et suivantes) : celle qui porte sur les états du corps de Jésus, où toute la structure quaternaire est en jeu, pas seulement la logique ternaire. Ce corps se montre selon trois états : le corpus natum, le corpus surrectum et le corpus sessum. Un même corps exprime la manifestation de la Parole divine dans le monde, mais sous trois formes qui en montrent des aspects différents. Voilà qui pourrait contribuer à renouveler toute la théologie et qui sait, convaincre avec des arguments de type logique tous ceux qui rebutent la langue appauvrie et bavarde qui nous asphyxie. Et apporter des éclairages nouveaux sur le mystère de ce corps « passe-muraille » et de la formule « qui siège à la droite du Père ».
Et enfin, en dernière apparition mais non la moindre, l'épisode des noces de Cana constitue là encore un domaine d'application des structures à la fois quaternaires et ternaires, occasion pour l'auteur de montrer la structure de la famille et « la nature du contrat liant un homme et une femme pour qu'il soit réellement possible de « faire de l'homme » (p. 225). C'est d'actualité…
Ajoutons que, enfin, nous est proposé une analyse pertinente et recevable du mot de Jésus à sa mère et de la réponse inspirée de la sainte Vierge (faites ce qu'Il vous dira), échange qu'on avait fini par renoncer à interpréter vu que cela ne convainquait personne.
Il ne faut rien omettre de lire, en particulier l'exergue du pape Benoit XVI (21 mars 2007) et cette formule inoubliable : « le Christ est la vérité, non la coutume ».
La Quaternité de la Vie, qui obéit à la logique du Verbe divin, (le Logos de notre système conceptuel), c'est l'objet de de ce livre. Un peu technique bien sûr, mais parce qu'il s'adresse à un public différencié : il y en a qui aiment la logique et que le formalisme mathématique ne rebute pas ; il y en a qui font comme avec les descriptions de La Comédie humaine, ils passent ce qu'ils ne comprennent pas, ce qui les ennuie, ils y reviendront plus tard, en deuxième lecture. Et il y a ceux qui trouve cela vraiment par trop technique, et c'est à eux que s'adresse cette recension, en espérant qu'elle les aidera à surmonter les difficultés inhérentes à une pensée radicalement nouvelle, qui exige une transformation du lecteur.
Et il y a ceux qui, comme moi, se résignent à ne rien comprendre à la démonstration mathématique en trois pages de Robert Lutz intégrée dans « une nouvelle apologie », et qui espèrent que cela n'hypothèque pas leur compréhension de ce qui est essentiel.
Le protocole d'accès nous est d'ailleurs donné dans les dernières lignes de l'exergue :
« Prie avant tout pour que les portes de la lumière te soient ouvertes, parce que personne ne peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui accordent pas de comprendre. » (Dial,7,3).
L'accès à la connaissance est aussi une affaire de prière.
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Recension : Froger 2022, pour une logique intégrale
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Eecho
Dans la longue histoire de la pensée, le nombre d'ouvrages consacrés à la question des « principes » ne peut manquer d'impressionner : les principes de la philosophie, les principes du droit, ceux de la philosophie du droit, etc…. Pourquoi toute cette littérature ? Mais parce qu'elle est régie par l'idée que tout domaine de la pensée est gouverné par des principes. Il n'était, semble-t-il, venu à l'idée de personne qu'il puisse y avoir des principes qui gouvernent la pensée elle-même…
C'est pourtant l'ambition de l'Arbre des archétypes. Le sous-titre donne le ton : « les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres ». Voilà qui sent le soufre, pardon, la kabbale… J.F. Froger serait-il un gnostique ? Quiconque a eu entre les mains le livre sur les Gnostiques dans la collection la Pléiade sait de science sûre, de science profonde, qu'il n'en est rien. Mais il y a des intuitions profondes qu'il faut reprendre et redresser, avec un outillage plus sûr et une inspiration plus haute.
L'auteur nous a habitué à la question de l'énigme. Il y a consacré un livre (Énigme de la pensée). Penser est un mystère, et c'est un mystère qui appartient à l'homme et à lui seul. Les vaches ruminent, les lapins détalent, les chiens aboient et les caravanes passent. L'homme pense, depuis le berger corse qui regarde brouter ses moutons jusqu'à l'homme moderne, qui dispose de tout le temps nécessaire dans les transports en commun pour se livrer à la contemplation, puisque le temps des caravanes est révolu.
Le livre des archétypes nous explique cela, plus techniquement et plus sobrement. J'ai eu à lire dans ma vie déjà longue bien des livres. Pas tous, il n'y a que Mallarmé qui affiche cette prétention et c'est une licence poétique. Quand on a beaucoup lu et pas toujours des romances distrayantes, on a dû gober bien des bavardages, érudits, spécieux, habiles…. Bavardages quand même. On apprécie donc la concision. Chez J.F. Froger, elle confine à une forme de virtuosité…
Dans son enseignement oral, il est plus disert, on respire à des hauteurs variables, on redescend dans les vallées, même profondes. Dans ses écrits, on vit parfois en apnée mais c'est un entrainement qui en vaut bien un autre. Ne prêtons pas trop attention aux lecteurs qui ronchonnent et goûtons cette concision. Car l'introduction se révèle un modèle d'intelligence sur la question de l'écriture, autrement dit de la « naissance de l'alphabet ».
« La langue parlée n'a pas besoin d'alphabet » – c'est une assertion déjà troublante, même s'il est des langues qui n'ont pas d'écriture. La langue écrite se sert de signes pour transcrire les sons. Jusque-là, nous suivons sans trop de peine. Or, « l'invention de signes pour écrire une langue parlée relève d'une abstraction extraordinaire ». Si on en doutait, le fait même que la phonologie comme discipline n'apparaisse qu'au début du XXe siècle avec le comte Troubetskoy en témoigne… Dans l'histoire reconstituable de « l'invention de l'écriture » ce sont les choses qui ont servi de figures pour la première écriture, celle des hiéroglyphes. Les lettres sont d'abord des mots désignant des choses, dont on ne retient que le son pour le procédé d'alphabétisation. « Une figure et un phonème unique », c'est par là que commence la grande aventure du « signe écrit ». C'est pourquoi, nous dit-on, il n'y a pas d'alphabet, il y a toujours un syllabaire. Profitant ainsi de l'écriture égyptienne, l'hébreu ancien aurait imaginé une suite de signes primitifs : des lettres à valeur signifiante. Aleph, le taureau ; Beth, la maison ; Guimel, le chameau… L'usage comme l'ordre de ces lettres n'a rien d'arbitraire : voilà ce que ce livre va montrer. La succession des lettres hébraïques relève d'un sens intelligible indépendant de l'histoire de sa production et de son émergence.
Aux oubliettes l'idée d'un dépôt aléatoire « de traditions historiques agrégées successivement » (d'abord l'égyptienne, puis la phénicienne…) et « progressivement fossilisées ». Bien sûr, cela est historiquement invérifiable, c'est ce que l'auteur appelle « un choix axiomatique ». Les lettres de l'alphabet hébreu « ont une spécificité unique » et cela justifie ce livre, qui est une étude sur ce mystère étonnant que chaque lettre a un nom propre et un nombre qui lui sont affectées, et qu'elles sont organisées selon un ordre signifiant, qui « relève de la nécessité de décrire les conditions essentielles de la pensée ». C'est concis, mais les hommes et les femmes de désir trouveront dans Structure de la connaissance des descriptions et explications plus largement déployées. Quand les linguistes disent que l'alphabet est un ensemble fini qui permet de produire des énoncés indéfinis, ils n'ont pas tort. Dans le monde qui est le nôtre, celui de la chute, cela rend compte de la réalité des bavardages et des conversations insignifiantes. Mais pour l'auteur, « le système des signes de l'alphabet n'est pas seulement un système de transmission de l'information » ; (…) « parler n'est pas simplement donner de l'information, (…) c'est exprimer l'interaction de l'homme avec Dieu et avec les autres hommes ». L'alphabet hébraïque contient un enseignement caché pour l'illumination de l'âme, parce que « l'univers entier est médiation entre les intelligences divines, angéliques et humaines ».
C'est un programme autrement plus enthousiasmant que la linguistique guillaumienne.
Cet alphabet est ainsi construit sur des éléments de langage pertinents (le clou, la main, l'aiguillon…) pour dire un autre ordre de réalité : « les réalités archétypales », en référence à ces objets concrets du monde visible, du monde des choses. Ces réalités archétypales sont précisément des principes nécessaires à la pensée. Les lettres en donnent une idée par les analogies que les objets qu'elles représentent permettent de construire, et ces analogies nous sont exposées dans chacun des vingt-sept chapitres correspondant aux vingt-sept lettres.
L'Aleph et le Beth à eux seuls construisent une anthropologie. Nous ne la déflorerons pas. C'est la troisième lettre, le Guimel, qui inaugure ce patient enseignement impliqué dans l'alphabet hébraïque. Guimel, c'est le chameau, cet animal qui permet cette chose des plus difficiles, la traversée du désert, analogue à l'autre traversée, celle que l'homme doit faire pour entrer dans la Parole. Ce qui requiert une énergie proprement divine. Il s'agit de « transformer la chose en signe afin que le voyage vers le sens ait lieu » (p 21).
On retrouve cette question du langage et des langues avec la lettre « nun », le poisson. Mais il est déconseillé d'y aller directement, il faut suivre l'ordre des lettres, ordre qui conduit aux derniers chapitres : l'explication plus globale de l'ordre de l'alphabet, l'arbre des archétypes, dont la splendide illustration (et c'est à dessein que je ne donne pas la page) comble le regard. Avec un arrêt sur image pour les amoureux des mathématiques et des casse-têtes chinois : un « cube magique » (ou semi-magique). Pour comprendre cette « exploration du sens », il faut un outillage. Un peu complexe mais qui rend compte d'un fait d'expérience banal : au principe de toute perception, il y a le contraste. Il n'est pas une vue de l'esprit, il est dans la réalité du monde.
Là, il y faut un peu de persévérance, on entre dans la dimension plus technique : l'exposé de la logique quaternaire avec les catégories métaphysiques qui l'accompagnent : l'impossible, le potentiel, le contingent et le nécessaire. Ce ne sont pas des notions récentes mais elles se voient réassumées avec un outillage plus puissant, dans un paradigme résolument nouveau et apte à rendre compte du sens de cette Parole révélée initialement dans une langue donnée. Le nécessaire (autrement dit la nécessité), la contingence, ce sont de très anciennes catégories de la philosophie qui apparaissent encore dans la Théodicée de Leibnitz et dont on voit le résidu dans L'être et le néant de Sartre. Heidegger redonne à la philosophie son horizon « ontologique », mais dans l'affirmation d'une nature humaine vouée à la mort. L'appauvrissement progressif de la philosophie et l'érosion de la pensée métaphysique à compter du temps des Lumières ont eu raison de l'idée de l'existence d'un monde intelligible, héritage platonicien que l'on maintient encore dans la culture philosophique scolaire.
Au fondement de cette traversée qui figure la vie de l'homme, il y a le signe… Il faut donc s'enfoncer dans les profondeurs des lettres les plus lointaines de l'alphabet, celles qui figurent des principes de plus en plus chargés métaphysiquement. Transgressons l'instruction de l'auteur qui est de suivre l'ordre des lettres et faisons un grand bond et une escale devant le tsadé, (la dix-huitième lettre). Elle représente le harpon, l'objet du monde qui figure la justice en acte. Invitons le lecteur, même le plus grognon, à poursuivre jusqu'à la dernière lettre, le tav.
Le tav, c'est le signe et il nous donne la clé des problématiques liées au symbole, au symbolisme et à la symbolicité (l'un des fondements de la pensée, sa condition de possibilité, l'autre étant la logique). Le tav a une spécificité, et c'est pourquoi il ne peut apparaître qu'à la fin : il ne montre aucun objet concret du monde car « aucun objet ne peut signifier analogiquement le fait que les objets soient des signes ». « Avoir du sens » est symbolisé par le poisson (nun) ; « symboliser » est symbolisé par l'arbre et il n'y a pas de lettres pour l'arbre ; « être vrai » est symbolisé par la pierre, et il n'y a pas de lettres pour la pierre. Mais être un signe relève d'une décision humaine et déclarer que tous les objets sont des signes « est là encore un choix axiomatique », (ce qui signifie que c'est indémontrable). C'est « la fécondité de ce choix qui nous assure qu'il est pertinent » (p. 93).
Pour ceux que déroute l'œuvre plus massive du bibliste (Le livre de la Création ; La couronne du grand prêtre, Le Livre de la Nature humaine), ce travail constitue la meilleure introduction aux notions clés de son anthropologie : le rituel, la transmission, l'intelligence et la volonté, la vérité. Tout cela est impliqué dans l'alphabet hébraïque et « désimpliqué » au fil de chacun de ces chapitres à l'écriture ramassée.
Pour les chrétiens, L'arbre des archétypes est aussi une fenêtre sur les Psaumes, composés par le roi David. Et pour ceux qui n'ont pas connaissance de cette tradition, ils ont là une fenêtre nouvelle. L'auteur ne se contente pas de dévoiler un « usage poétique » de cette forme de prière, composante de la liturgie quotidienne et dominicale comme du Livre des Heures des contemplatifs et des contemplatives et du bréviaire des séminaristes et des prêtres. À chaque lettre est associé en exergue, un court passage de l'un de ces psaumes comme autant de petites lumières dansantes dans les vallées profondes des lettres hébraïques.
Et puisqu'il est question des exergues, éclairons celle de la première page, puisque le temps du grec et du latin est comme celui des caravanes, un temps révolu : « Ex umbris et imaginibus in veritatem », épitaphe de John Henry Neumann. Épitaphe (je reprends les informations aimablement communiquées par J.F. Froger) qui « reflète le parcours spirituel de John Henry Newman vers la vérité divine et évoque l'idée de quitter les illusions et les apparences (mais aussi les idées reçues) pour atteindre une compréhension plus profonde de la foi chrétienne ». Neuman fait allusion à la création de l'Homme dans la Genèse où Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ».
Nous partons des images (les formes du monde) comme des données de la création, non pour y échapper, mais comme point de départ et comme appui pour entrer dans le monde des réalités archétypales, (les principes). Et nous le faisons, (ou devons le faire) parce que la Révélation nous y engage, parce qu'elle enseigne à partir de l'analogie des objets du monde et parce qu'elle met ces objets dans les lettres de la langue dans laquelle la Révélation a été exprimée.
Qu'on m'autorise une parenthèse personnelle. Dans une publication déjà ancienne, D'or et de miel, on pouvait voir figurer en dernière page la représentation de cet arbre des archétypes et l'annonce de la publication du livre en préparation. J'ai gardé précieusement et pendant plus de vingt ans ce dessin de sorte de l'avoir sous les yeux le plus souvent possible. Dans un collège amiénois où j'ai assuré le catéchisme, j'ai réalisé avec mes adolescentes un montage de deux mètres de haut sur quatre mètres de large qui représentait cet arbre des archétypes. Les moniales du collège sont restées ébahies quand, avec leur accord, on a exposé dans le hall cette œuvre improbable, encadrée de deux anges asiates au malicieux sourire et au regard complice, le tout découpé dans un rouleau de papier à tapisser… Sans doute m'a-t-on prise pour une dangereuse gnostique car on n'a plus jamais requis mes services de catéchiste. L'arbre des archétypes est donc un livre de lente et profonde haleine. Je l'ai attendu pendant vingt ans. Comptez plus de dix ans, c'est cohérent – avant d'en faire la recension. Il fera le plus grand bien à ceux qui ont étudié la philosophie comme à ceux qui l'enseignent et à ceux qui sont fâchés avec elle depuis leur classe de terminale. Il comblera tous ceux qui se sont un jour demandé « mais d'où ça vient l'écriture, d'où ça vient le signe écrit ? ».
J'ai prolongé cette méditation de mes jeunes années en contemplant depuis l'une des rives du Mékong, une énorme enseigne lumineuse pour la bière Heineken, sur l'autre rive du fleuve (en caractères latins). Et puis les Chinois sont venus et elle a disparu. Mais il me suffit de regarder un enfant tracer laborieusement les premières lettres de l'alphabet pour retrouver l'énigme de mes dix ans, et éprouver de la compassion pour les petits vaillants qui ont pour prénom Népomucène ou Eléonore.
Les choses nous parlent si nous daignons nous déprendre de la fascination qu'elles exercent sur nous pour écouter ce qu'elles nous désignent et entendre leur secrète invitation à entrer dans la grande traversée qui conduit au Royaume. Même une publicité pour une bière batave…
Et puis, L'arbre des archétypes est un beau livre d'art, que l'on peut feuilleter dans les moments où l'on se souvient que « c'est le ciel qui a raison », même si, comme dit le poète, il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais. Les plus bougons eux-mêmes ne pourront pas regretter d'avoir ce livre dans leur bibliothèque : des illustrations magnifiques, presque vangoghiennes, celui-là même qui mettait des tourbillons dans sa peinture. La main de Bernadette Main est une main très sûre. Et il convient de souligner la patiente énergie qui a guidé cette main au long de sa plongée dans l'un des plus beaux mystères de la pensée humaine pour en révéler l'intensité profonde, en dégager la puissance et en laisser sourdre dans la matière même de ses dessins, la paradoxale et double lumière : celle des choses cachées et celle des choses révélées…
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Recension Froger 2013: L’arbre des archétypes
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Jardin de l'Humanité
Publié il y a bientôt six ans, Du combat spirituel à la déification est la mise par écrit d'un cycle d'enseignement donné dans le cadre d'une retraite animée au monastère de Cerfroid, pendant trois années consécutives. L'objectif affiché en était de « disposer les cœurs et les âmes à une « rencontre » où « la fine toile qui nous sépare de la connaissance véritable de la divinité pourra être brisée » (p. 136). Avec ce livre, l'enseignement d'abord réservé à quelques-uns est ouvert à tous ceux qui sont disposés à « l'entendre » c'est-à-dire à le laisser retentir dans leur cœur et leur intelligence, à le laisser mûrir aussi et donner du fruit.
Pour comprendre l'objectif énigmatique de ces trois retraites, il faut commencer par la mi-temps du livre : un long passage in extenso de saint Jean-de la Croix, dans lequel notre saint patron des mystiques décrit précisément les trois « toiles » qui nous séparent de Dieu. Les deux premières toiles qu'il faut briser, toute l'histoire de l'ascèse chrétienne nous en donne le rude mode d'emploi : vendre ses biens pour les donner aux pauvres, se raser ou de se couvrir la tête avant de se cloîtrer, passer de longues heures en prière, jeûner, se mortifier. La voie de saint Jean est la voie de l'amour et l'ascèse de son siècle n'est plus la nôtre.
J. F. Froger propose une voie de connaissance qui implique un autre type d'ascèse et de renoncement : elle invite à une conversion de l'intelligence.
La piété nous presse de changer de conduite pour abandonner les convoitises de ce monde (…). Elle ne nous presse pas moins de changer de conduite en ce qui concerne l'intelligence », tout simplement « parce que la corruption de l'intelligence est invisible et insensible ».
Il faut briser la toile qui empêche l'intelligence humaine de communiquer avec l'Intelligence souveraine, l'Intelligence divine, dans un échange sublime qui est une union et que saint Jean de la Croix appelle « une rencontre ». Il faut libérer l'intelligence de la toile qu'elle a construite elle-même, toile d'idées fausses qui l'enserrent et l'empêchent d'entrevoir la Bonté, de l'Amour, la Beauté de Dieu. Il faut en particulier « sortir de la pensée expérimentale et des modèles intellectuels forgés par des siècles de réussite matérielle et technique (…) de cette sagesse conduisant au nihilisme, au transhumanisme dont l'image la plus sûre est celle des cadavres embaumés dans les pyramides ». (p. 224).
La vraie mort n'est pas la mort biologique mais la mort spirituelle, et le plus grand obstacle« est en nous-mêmes, dans la façon dont nous écoutons et comprenons ». Mais aussi dans la façon dont nous recevons, à commencer par la vue réelle du péché, qui est « notre incapacité d'être dans la foi et la justice ». Douloureuse expérience, mais salvifique puisqu'elle fait entrevoir l'Amour de Celui qui enlève le péché du monde. Il faut donc comprendre la nature même de ce péché à travers les images qui nous informent : le sens de la nudité honteuse d'Adam et Eve, la « chair de péché » qui est la nôtre. Toute une exégèse est développée qu'il nous suffit de suivre et de méditer.
Cette libération, qui est délivrance et guérison requiert d'abord un combat. C'est l'objet des quinze premiers entretiens. Qui combattre ? les « principautés et des puissances mauvaises ». « Au cœur de la recherche scientifique se cachent de féroces démons ». Nous commençons à voir les fruits mauvais des énergies mauvaises libérées dans l'histoire, de « ces esprits rebelles qui suscitent toujours la même convoitise vers une intelligence parfaitement auto-référente ».
Le remède, c'est de se renier soi-même. Première toile à briser. Suivre le Christ implique l'expulsion du démon mais aussi la crucifixion de l'homme intérieur et de ce à quoi il s'est identifié.
Ces chapitres/entretiens n'éclairent pas seulement les images du combat que fournit saint Paul – l'épée de justice, la cuirasse, les chaussures, le bouclier, le glaive, ils sont aussi destinés à éclairer « le rôle du monde angélique qui se révèle dans la lecture croisée des Écritures et de l'enseignement de Jésus ». C'est précisément cette lecture croisée qui nous est proposée en s'appuyant sur une grande diversité de thèmes reliées entre deux : le don de force et de ce qu'il signifie ; les conditions de l'amour fraternel et du monde qui vient… Comme un prisme qui réfléchit la lumière par tous ses côtés.
L'auteur rappelle encore s'il en est besoin que « les Écritures ne manipulent pas des abstractions mais des images », c'est le sens des images qui nous est restitué toujours accompagné des passages de la Torah ou de l'Évangile, traduits au plus près du texte araméen de départ et de la trace orale. ». « On ne peut comprendre la parole sans un don divin d'une inspiration angélique juste ». C'est tout le sens de la parabole du semeur, fondée sur « un schème universel dans les Écritures, à savoir le cycle des six jours de la Création » (p. 175) Car « penser la Création » est l'une des ambitions du bibliste, mais six pages, ce n'est pas assez et pour ceux qui ont soif, il y a Le livre de la Création.
Cette deuxième suite de quatorze chapitres touche plus précisément à la « connaissance de Foi ». C'est donc les images qu'il faut contempler, à commencer par celle du Temple, « présence divine avec le peuple, dont la connaissance commence avec Moïse » et qui fonde la notion de « grand-prêtre.
Ceux qui ont lu les ouvrages majeurs de Jean-François Froger (La couronne du grand-prêtre, le livre de la nature humaine et le Livre de la Création) peuvent retrouver là ce qu'il y a développé en s'appuyant plus largement sur la logique quaternaire. Ceux qui n'ont pas ouvert cette « somme en trois volumes » disposent là d'une excellente introduction à cette « nouvelle apologie du christianisme » (pour reprendre le titre d'un de ses ouvrages).
Sous une forme un peu « étoilée », on retrouvera ou l'on découvrira la signification de la circoncision ; pourquoi les disciples ne pouvaient comprendre l'enseignement de Jésus qu'une fois qu'Il était ressuscité ; le paradoxe du Temple, dont le modèle est la « seule image pédagogique à notre disposition et qui est une la représentation terrestre de la réalité céleste qui est la présence de Dieu parmi les hommes » ; que les sexes n'ont pas leur sens dans leur fonction biologique, (ce qui feraient de l'homme et de la femme des animaux), mais qu'ils sont signes d'une différenciation créatrice figurée à travers ce Temple, la maison du Père ; qu'il est la figure de la nature humaine qu'il nous faut comprendre pour devenir authentiquement des disciples et « être engendrés de Dieu ».
Ce Temple dont il faut chasser les marchands, comme il nous faut les chasser de notre cœur.
L'image essentielle de cette deuxième suite d'entretiens n'est plus la toile à briser, mais le voile qui couvre le visage de Moïse, et nous suivons le « plus grand des prophètes » à partir de la lecture de l'Exode au chapitre 34.
La troisième partie est le volet plus anthropologique, dans une tonalité plus nerveuse. « Tous les refus que Jésus a essuyé viennent de la préséance donnée à l'interprétation philosophique des Écritures et de la liturgie du Temple ou encore selon l'interprétation mondaine des scribes et des pharisiens » qui ont remplacé la Torah par la coutume. Les imaginations philosophiques comme aussi les apports d'une anthropologie évolutionniste (donc darwinienne) font partie de cette « toile » qu'il faut laisser brûler pour permettre une « rencontre ». Cette troisième partie est aussi l'occasion d'abattre quelques idées répandues, voire quelques sottises, sur l'idée de religion, l'existence de Dieu, sur le rituel, la loi et son principe pour la vie des hommes et la question de l'autorité et de sa source.
C'est encore et toujours la question de la connaissance qui est posée, et de la révélation dans la connaissance humaine. C'est saint Pierre Chrysologue qui vient cette fois à l'appui :
« La connaissance de Dieu est maintenant dans la pâte : elle se répand sur les sens, elle gonfle les cœurs, augmente les intelligences, et comme tout enseignement, les élargit, les soulève et les épanouit aux dimensions de la sagesse céleste. Tout sera bientôt levé. Quand ? A l'avènement du Christ ».
Là où il y a connaissance, il y a enseignement et il y a parole. Ce qui donne la vie, c'est la conformité à la parole divine, parce que c'est elle qui donne la vie. Les choses cachées depuis la fondation du monde sont révélées aux petits et aux humbles, ceux dont l'intelligence n'est pas ligotée par cette toile qui empêche de laisser passer la Lumière et de la désirer.
La première toile que décrit saint Jean de la Croix est temporelle. La deuxième toile est naturelle, elle fait « division » entre Dieu et l'âme. Une fois spiritualisée et déliée, alors la Divinité se laisse apparaître à travers elle. La troisième toile que saint Jean décrit, moins rigoureuse, est dite « sensitive », c'est celle qui comprend l'union de l'âme et du corps. La vraie mort n'est pas la disjonction de l'âme et du corps, la vraie mort est spirituelle.
Quand les trois toiles sont brisées, alors l'homme entre dans la Vie.
Jésus sauve pour la déification de l'homme. Il n'est venu que pour cela. Le combat spirituel n'a de sens qu'en vue de ce projet divin, de cette volonté divine à laquelle il nous faut librement consentir parce que cette volonté est souveraine Intelligence et Amour souverain et elle est exprimée dans l'une des clauses de la prière bien connue des chrétiens : « Que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».
La volonté de Dieu, c'est le salut de l'homme, donc la divinisation de la nature humaine corollaire de la déification de l'âme « ce joyau ». C'est ce que dit la théologie.
Encore fallait-il qu'on s'employât à le démontrer.
Voilà, on s'y est employé, on salue, on rend grâce !
Lien associé :
Du combat spirituel à la déification : Recension par Marion Duvauchel


