Entre la plèbe et l'élite
Les ambitions contraires de la bande dessinée
Inventée par Rodolphe Töpffer, correspondant de Goethe et de Sainte-Beuve, et même théoricien précoce de son propre média, la bande dessinée semblait née pour devenir un genre littéraire visuel exigeant, apte à raconter des histoires d'une manière totalement neuve.
Il a pourtant fallu près d'un siècle pour que la bande dessinée devienne consciente de sa propre existence et qu'on la nomme : illustrés, bandes dessinées, comics, funnies, fumetti, tebeos, historiettas, mangas ou lianhuanhua, selon les lieux et les supports.
Un peu partout, le succès populaire de la bande dessinée s'est accompagné de condescendance, de méfiance ou de mépris. Des générations de collectionneurs et de passionnés ont peu à peu cherché à démontrer les qualités de la bande dessinée, en l'amenant dans les salles des ventes ou les musées, en fondant des clubs ou des revues.
Des auteurs se sont attaché à traiter des thèmes adultes ou importants et à produire des œuvres d'une qualité artistique impossible à nier, tandis que des théoriciens se sont passionnés pour l'extraordinaire potentiel technique du langage de la bande dessinée.
Paradoxalement, ces démonstrations se sont parfois faites au prix d'un dénigrement de la culture populaire de la bande dessinée.
Ce sont ces questions et ces tensions qui sont explorées dans ce livre, le premier de la nouvelle collection « Perrousseaux BD », signé Jean-Noël Lafargue, réalisateur multimédia, maître de conférences associé à l'Université Paris 8 et professeur à l'École supérieure d'arts du Havre.
Between the Plebs and the Elite
The conflicting ambitions of the comic book
Invented by Rodolphe Töpffer, correspondent of both Goethe and Sainte Beuve, and even an early theorist of his own media, the comic strip seems to have been born to become a visually demanding literary genre, capable of telling stories in a completely new manner.
Close to a century was however necessary before the comic strip became fully recognized as a form in itself, being referred to as: comic book, comics, funnies, fumetti, tebeos, historietas, mangas, lianhuanhua, depending on the locality and the form it takes on.
The popularity of comic books however has met with condescension, distrust and contempt almost everywhere. Generations of collectors and enthusiasts have little by little sought to prove the comic book's qualities by bringing it into auction rooms and museums, and by establishing fan clubs and magazines.
Authors have set out to treat adult and serious subjects and to produce works of undeniable artistic quality, while scholars have shown a passion for the extraordinary technical potential of the comic book's language, at the expense however, of sometimes belittling the comic strip's popular roots and following.
These questions and tensions are explored in the book by Jean-Noël Lafargue, multimedia director, lecturer at the University of Paris 8 and professor at l'Ecole supérieure d'arts du Havre.
Entre plebe y élite
Ambiciones contrarias del cómic
Inventado por Rodolphe Töpffer, corresponsal de Goethe y de Sainte-Beuve, e incluso teórico precoz de su propio medio, el cómic parece haber nacido para convertirse en un género literario visual exigente, capaz de contar historias de un modo totalmente distinto.
Pero tuvo que pasar casi un siglo hasta que el cómic fuera plenamente consciente de su propia existencia y se la denominara: illustrés, bandes dessinées, comics, funnies, fumetti, tebeos, historiettas, mangas o lianhuanhua, según el lugar o el soporte.
El éxito popular del cómic ha ido acompañado por todas partes de condescendencia, desconfianza o desprecio. Generaciones de coleccionistas y apasionados quisieron demostrar las cualidades del cómic introduciéndolo en salas de ventas o museos, fundando clubs o revistas.
Los autores han tratado temas adultos o importantes y han producido obras de una calidad artística indiscutible, mientras que los teóricos se han apasionado por el extraordinario potencial técnico del lenguaje del cómic.
Curiosamente, esas demostraciones han conllevado a veces la crítica de la cultura popular del cómic.
Estos temas y tensiones se analizan en el libro de Jean-Noël Lafargue, director multimedia, catedrático asociado de la Universidad París 8 y profesor de la Escuela Superior de Arte de Le Havre.
Introduction
L'évolution du statut de la bande dessinée
Trois histoires de la bande dessinée
1. Une courte histoire de la bande dessinée
2. Une histoire du rejet de la bande dessinée
3. Une histoire du processus de légitimation de
la bande dessinée
Bonus 1 - Quelques indices subjectifs de la
manière dont la bande dessinée a été perçue au
fil des décennies
Bonus 2 - Ce qu'est aussi la bande dessinée
Conclusion - la plèbe et l'élite
Quelques conseils de lecture
Notes
Bibliographie
neuviemeart.citebd.org
LAFARGUE Jean-Noël
(...) C'est précisément le mérite de l'ouvrage de Jean-Noël Lafargue, Entre la plèbe et l'élite : les ambitions contraires de la bande dessinée [2], de faire une part très large aux discours des adversaires des littératures dessinées. Lafargue fait partie de ces historiens qu'on pourrait appeler sauvages, qui récrivent une histoire du médium un peu à leur propre usage. C'est ici une triple histoire que nous propose l'auteur, celle de la bande dessinée, celle de sa vitupération et celle de son statut culturel.
Dans la partie historique, Lafargue n'échappe pas complètement aux bizarreries. Rien n'explique ainsi la place disproportionnée faite au domaine nord-américain, si ce n'est les goûts personnels de l'auteur. Plus fondamentalement, on peut s'étonner du choix d'une approche chronologique, au détriment d'une analyse et d'une synthèse, d'autant que les deux autres thèmes, le rejet de la bande dessinée et le processus de légitimation, sont eux aussi présentés de façon chronologique et thématique, ce qui empêche l'auteur de tirer des conclusions claires.
Lafargue échappe aux euphémismes avec lesquels une certaine critique savante s'était habituée naguère à traiter les campagnes anti-bande dessinées (activités de la Commission de surveillance française, campagne américaine anti-comics). Notre auteur s'est sérieusement documenté. Il dispose par exemple du microfilm du violent pamphlet de Georges Sadoul, Ce que lisent vos enfants, exemplaire de la Bibliothèque nationale, avec son numéro de catalogue manuscrit sur la couverture. Il détient le numéro de Fiction où Pierre Strinati lance sans le vouloir ce qui deviendra le fandom français. Et lorsqu'il est question des allusions à la bande dessinée au petit écran, notre auteur va se documenter sur le site de l'INA (épisode des Cinq dernières minutes).
Il est intéressant de comparer les « séries culturelles » qui nourrissent la bande dessinée selon Lafargue à celles du volume collectif dirigé par Maigret et Stefanelli. Selon Lafargue, la bande dessinée, c'est aussi... le dessin narratif, le théâtre et la danse, la littérature populaire, le dessin de presse, l'anthropomorphisme (?), le dessin animé, le cinéma, la photographie, etc. L'auteur arrive ainsi rapidement à faire le tour de la culture de masse, mais aussi des médias, et même de la culture « haute ». Voilà qui relance le bouchon, et fort loin, et qui repose la question des flux et des hybridations.