
Dans la même lignée que "Typo & Web" précédemment évoqué, "Webgrids" traite - en résumé - de la mise en page web.
Plus en détail, le sous-titre est révélateur : "Structure et typographie de la page web". L'ouvrage revient aux fondamentaux de la mise en page, à ses racines historiques et culturelles dans le but de faire des parallèles évocateurs. La structure d'un document est abordée de manière complète, et les enjeux sont expliqués clairement et illustrés.
Le livre traite de tous les types de grilles : les règles imposées et comment les enfreindre, l'importance du rythme vertical, les à-priori et l'ordre établi qui règnent déjà sur un support pourtant bien jeune. Mais il y est également question de composition, des bonnes pratiques et des parti-pris potentiels, le tout de manière documentéé, illustrée et commentée.
C'est un ouvrage qui permet de conscientiser et théoriser les possibilités de composition, de structure et de typographie disponibles sur le web - et permet de réaliser qu'en définitive le web n'est pas aussi limité qu'on l'eût cru. Il s'adresse d'aileurs autant aux intégrateurs qu'aux graphistes et webdesigners.
http://www.alsacreations.com
Bien que familier avec les deux versants du graphisme web - à savoir : le graphisme & le web - force m'est de constater que ces deux versants d'une même montagne sont opposés, à l'instar de l'adret et l'ubac.
Ma formation en communication visuelle m'a enseigné les règles typographiques, de mise en page, l'histoire de l'imprimerie et les différents mouvements qui ont heurté l'histoire du graphisme et de l'impression.
Mon expérience professionnelle dans le web m'a éduqué aux contraintes spécifiques du support : affichage sur écran divers et variés, dans des navigateurs qui sont également pléthore.
Dès la première page, la connaissance nous submerge :
Avant que le livre ne prenne la forme que nous lui connaissons aujourd'hui,on utilisait le rouleau ou volumen [...]. Les scribes de l'époque alignaient des colonnes sur cette longue bande de papyrus que l'on déroulait d'un côté et enroulait de l'autre au fur et à mesure de la lecture. À bien y regarder, la pratique de la lecture propre à ce support que les anglophones appellent - accrochez-vous - scroll, en fait un cousin bien plus proche de la page web que ne le sera jamais votre livre de poche, descendant végétarien du codex en parchemin.
Et ce n'est qu'un extrait de la première page. Ce livre fourmille d'explications aussi simples que pointues pour comprendre et appréhender la mise en page sur le web. Un véritable retour aux fondamentaux - parfaitement documentés - qui devenait nécessaire. Je pense que cette lecture m'a fait progresser et c'est la meilleure raison qui soit pour faire l'éloge de ce livre plus qu'abordable.
Ce livre permet d'atteindre le sommet, ce point si compliqué à atteindre mais bel et bien le seul ou se rejoignent l'ubac et l'adret. Réconciliez le web et la mise en page avancée, lisez ce livre !
o Ainsi, Père et Mère, vous voyez l'obligation indispensable que vous avez de prendre très grand soin de vos enfants o. En ouvrant le superbe ouvrage de Rémi Jimenez, on découvre dans la double page de garde la reproduction agrandie, blanc sur fond noir, d'une planche en o caractères de civilité o. Datée de 1742, elle provient de chez Claude Lamesle, fondeur de caractères et on apprend avec surprise que cette typographie imitant la cursive gothique ne prend ce nom que vers 1740: choisie par J.-B. de La Salle pour Les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, c'est seulement après s'être répandue dans toutes les écoles des Frères que son nom se banalise. Dès lors, les impri-més antérieurs de même facture seront désignés sous ce nom. De quand date-t-elle? Inventée à Lyon par Granjon en 1557, elle se nomme à l'époque o Lettre française d'art de main o. à cause de sa proximité inégalée avec l'écriture manuscrite (ligatures, boucles, effets de traîne). Destinée à concurrencer les o écritures italiques o. elle est protégée par un privilège royal et les graveurs vendent des poinçons dans toute la France et dans l'Europe du Nord (Allemagne, Angleterre, Flandres, Pays-Bas, Suisse). pour des éditions poétiques, musicales, les traductions en français (vis-à-vis de l'original en romain) et, bien sûr, des livres scolaires : la Civilité puérile adaptée d'Érasme, les Quatrains de Pibrac, les Quatre Livres de Caton, le Catéchisme latinjrançais de Calvin.
Pourtant, le succès de cette cursive imprimée est bref : les caractères gothiques reculent devant les romains et les manuscrits des actes officiels se mettent à suivre les nouveaux modèles d'écriture proposés par les Italiens. En 1633, les seules écritures manuscrites autorisées par le roi sont la ronde (française) et la bâtarde (italienne). Les caractères de civilité sont alors abandonnés. Pourquoi J.-B. de La Salle va-t-illes faire renaître soixante-dix ans plus tard ?
Pour Rémi Jimenez, la raison est de stricte commodité : les caractères de civilité, difficiles à déchiffrer pour qui a appris à lire en lettres romaines, ont l'avantage de présenter aux élèves l'écriture imprimée qui se rapproche le plus de la ronde qu'ils ont à écrire. C'est donc au moment où ils sont mis à la plume que les Frères donnent à lire la Civilité, répertoire de modèles à imiter autant que livre de lecture. Cette étape prépare à la o lecture des registres » (les véritables manuscrits). L'usage lassallien déborde les écoles chrétiennes et nourrit l'édition populaire des livrets de colportage. Les fontes anciennes, parfois un peu modernisées, sont donc consacrées aux Civilités et à elles seules, si bien que les typographes troyens conservent les planches composées, s'épargnant la peine et le temps d'une nouvelle composition (nombre d'errata persistent d'une édition à l'autre). Des milliers de livrets sont ainsi rapidement réimprimés, réapprovisionnant à bas prix les libraires et les colporteurs. Lorsque les maîtres abandonnent l'écriture la ronde pour o la coulée o. puis pour o l'anglaise » qui s'impose au XIXe siècle dans le commerce et l'administration, les caractères de civilité disparaissent définitivement. Richement illustré et précisément annoté, le livre de Rémi Jimenez, pour qui les écritures manuscrites ou imprimées n'ont pas de secret, documente ainsi avec précision et clarté la pédagogie populaire de l'Ancien Régime. Grâce à lui, nous rendrons à La Salle ce que les vulgates attribuaient à Érasme : pour l'histoire de l'école, ce n'est pas rien.
Le web est désormais typographie. La liberté permise par les nouvelles techniques embarquant des polices, notamment grâce à CSS3, ajoute une nouvelle dimension à la création graphique. Ce livre est consacré à la lisibilité optimale de la typographie sur Internet. Il l'aborde de prime abord de façon très intéressante par la théorie historique et les différentes études effectuées autour du sujet ; puis par les différents concepts applicables au web : forme des lettres, lecture sur écran, lissage, contraste, et outils.
Y sont abordés le rendu des police selon les moteurs graphiques (systèmes d'exploitation, navigateurs) et les instructions CSS pour les manipuler, autant via l'échelle et ses unités que le positionnement, l'espacement ou le choix des caractères. Tout ceci pour optimiser le confort de lecture sur écran, qui influence considérablement nos sens, et aboutir à des pages plus efficaces.
C'est un bon ouvrage pour connaître l'essentiel de la pratique typographique pour le web. Un seul petit regret : les blocs de code indiqués en exemples n'utilisent pas de police à pas fixe, ni d'indentation ;)
http://www.alsacreations.com/livres/lire/1479-typo-web.html
Les ouvrages pratiques sur la mise en page et l'usage de la typographie sur Internet sont rares. Les éditions Perrousseaux, bien connues par les passionnés de graphisme, ont donc bien fait de publier Webgrids d'Anne-Sophie Fradier. Le Web bouscule les "grandes règles typographiques", ainsi, ce qui marchait très bien pour le papier ne fonctionne pas forcément pour la lecture numérique. Comme l'explique l'auteure, ce serait une erreur de vouloir appliquer de façon dogmatique les pratiques héritées du support papier aux nouveaux supports que sont les écrans digitaux. Si l'introduction de Webgrids est d'ordre historique (on remonte à la naissance du livre moderne, du volumen au code~). cet essai est loin d'être seulement théorique. Très vite, on en vient aux spécificités du support écran: de la page mouvante et sans limite au règne des 960 pixels, en passant par l'importance des marges, aux types de grille et à la hiérarchisation des éléments visuels, Anne-Sophie Fradier décrypte les caractéristiques du graphisme appliqué au Web et nous donne quelques conseils pour réaliser des contenus.lisibles, intelligibles et esthétiques.
Un excellent ouvrage propose de vous raconter le destin fascinant d'un créateur méconnu qui a pourtant su, parmi les premiers, allier la maîtrise de la calligraphie à l'aisance technologique dans la plus grande tradition de la lettre latine. François Boltana (1950-1999) aura vécu la typographie à son instant le plus décisif, au moment où les promesses multiséculaires qu'elle portait en elle purent vraiment se concrétiser.
La France des années 50 dans laquelle il naît connaît une période de renouveau typographique sous l'impulsion de personnalités comme Roger Excoffon ou Adrian Frutiger, sur fond de concurrence exacerbée entre les fonderies Olive et Deberny & Peignot. Boltana aura traversé comme un météore la galaxie typographique. Elève du Scriptorium de Toulouse à 18 ans, il publie ses premiers caractères chez Hollenstein dès l'âge de 22 ans et son premier caractère international à 23 ans chez Letraset, le Stilla, qui incarne le psychédélisme débridé des années 70, en plein âge d'or de la photocomposition.
Boltana a ouvert la voie de l'électro-typographie moderne, alliant l'élégance de la geste calligraphique à une virtuosité technique inédite jusqu'alors. Véritable «type geek» avant la lettre, il décode en 1989 la calligraphie prodige de l'Anglais Joseph Champion et en propose l'année suivante une version complète et informatisée - c'est l'OpenType avant la lettre. Il fut aussi parmi les premiers créateurs à vendre directement ses polices de caractères, ouvrant la voie à la typographie indépendante telle que nous la connaissons aujourd'hui.
(...) C'est précisément le mérite de l'ouvrage de Jean-Noël Lafargue, Entre la plèbe et l'élite : les ambitions contraires de la bande dessinée [2], de faire une part très large aux discours des adversaires des littératures dessinées. Lafargue fait partie de ces historiens qu'on pourrait appeler sauvages, qui récrivent une histoire du médium un peu à leur propre usage. C'est ici une triple histoire que nous propose l'auteur, celle de la bande dessinée, celle de sa vitupération et celle de son statut culturel.
Dans la partie historique, Lafargue n'échappe pas complètement aux bizarreries. Rien n'explique ainsi la place disproportionnée faite au domaine nord-américain, si ce n'est les goûts personnels de l'auteur. Plus fondamentalement, on peut s'étonner du choix d'une approche chronologique, au détriment d'une analyse et d'une synthèse, d'autant que les deux autres thèmes, le rejet de la bande dessinée et le processus de légitimation, sont eux aussi présentés de façon chronologique et thématique, ce qui empêche l'auteur de tirer des conclusions claires.
Lafargue échappe aux euphémismes avec lesquels une certaine critique savante s'était habituée naguère à traiter les campagnes anti-bande dessinées (activités de la Commission de surveillance française, campagne américaine anti-comics). Notre auteur s'est sérieusement documenté. Il dispose par exemple du microfilm du violent pamphlet de Georges Sadoul, Ce que lisent vos enfants, exemplaire de la Bibliothèque nationale, avec son numéro de catalogue manuscrit sur la couverture. Il détient le numéro de Fiction où Pierre Strinati lance sans le vouloir ce qui deviendra le fandom français. Et lorsqu'il est question des allusions à la bande dessinée au petit écran, notre auteur va se documenter sur le site de l'INA (épisode des Cinq dernières minutes).
Il est intéressant de comparer les « séries culturelles » qui nourrissent la bande dessinée selon Lafargue à celles du volume collectif dirigé par Maigret et Stefanelli. Selon Lafargue, la bande dessinée, c'est aussi... le dessin narratif, le théâtre et la danse, la littérature populaire, le dessin de presse, l'anthropomorphisme (?), le dessin animé, le cinéma, la photographie, etc. L'auteur arrive ainsi rapidement à faire le tour de la culture de masse, mais aussi des médias, et même de la culture « haute ». Voilà qui relance le bouchon, et fort loin, et qui repose la question des flux et des hybridations.
Il y a quelques temps est sorti un très bel ouvrage intitulé : « François Boltana & la naissance de la typographie numérique ». Ses deux auteurs : Frank Adebiaye & Suzanne Cardinal ont ainsi réalisé un véritable travail d'enquête autour de ce passionnant acteur de la typographie. Publié à l'Atelier Perrousseaux (Adverbum, octobre 2011), l'ouvrage que j'ai pris soin de lire est divisé en plusieurs parties : introduction, calligraphie & les années de formation, le phototitrage, l'informatique, la synthèse humaniste, l'héritage de François Boltana, Verbatim (ligatures & calligraphie assistée par ordinateur) et aux couleurs de François Boltana (partie avec des photographies couleurs).
L'ouvrage très complet se veut simple, élégant et s'avère être très généreux en images, en textes en anecdotes aussi. Cela permet de connaître vraiment la vie, le travail le démarche et la réflexion de ce typographe hors du commun et qui mérite vraiment à être connu. D'ailleurs, si les petits noms de Geneviève, Lineameca, Gyrus, Capitole, Aurore ou encore Toulouse vous disent quelque chose... c'est que vous connaissez déjà le travail de Boltana
« François Boltana (1950-1999) aura peut-être vécu la typographie à son instant le plus décisif, au moment où les promesses multiséculaires qu'elle portait en elle purent vraiment se concrétiser. La France des années 1950 dans laquelle il naît connaît une période de renouveau typographique sous l'impulsion de personnalités comme Roger Excoffon ou Adrian Frutiger, sur fond de concurrence exacerbée entre les fonderies Olive et Deberny & Peignot. François Boltana aura traversé comme un météore la galaxie typographique. Élève du Scriptorium de Toulouse à 18 ans, il publie ses premiers caractères dans la prestigieuse maison Hollenstein dès l'âge de 22 ans et son premier caractère international à 23 ans chez Letraset, le Stilla, qui incarne à lui tout seul le psychédélisme débridé des années 1970, en plein âge d'or de la photocomposition.
François Boltana a ouvert la voie de l'électro-typographie moderne, alliant l'élégance de la geste calligraphique à une virtuosité technique et technologique inédite jusqu'alors. Véritable « type geek » avant la lettre, il décode en 1989 la calligraphie prodige de l'Anglais Joseph Champion et en propose l'année suivante une version complète et informatisée - c'est l'OpenType avant la lettre. Il fut aussi parmi les tout premiers créateurs de caractères à vendre directement ses polices de caractères, ouvrant la voie à la typographie indépendante telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Cet ouvrage propose de vous raconter le destin fascinant de ce créateur méconnu qui a pourtant su, parmi les premiers, allier la maîtrise de la calligraphie à l'aisance technologique dans la plus grande tradition de la lettre latine. »
Bonjour Frank Adebiaye et merci de m'accorder ton temps pour cette petite entrevue
Le sujet de cette interview va tourner autour de ton livre mais avant, j'aurais aimé que tu te présentes tout d'abord aux lectrices & lecteurs de Graphism.fr.
« Je suis comptable-typographe. Je me suis passionné pour la typographie dès 1999. J'ai organisé une conférence sur la typographie en 2003 avec Jean-François Porchez dans mon école (Reims Management School). Puis j'ai beaucoup lu et écrit sur la typographie (sur mon blog Velvetyne de 2006 à 2010, sur feu le typographe, dans la revue Graphê, dans mon fanzine le Rhino) avant de monter ma propre fonderie de caractères VTF en 2010 et de publier deux livres sur la typographie en 2011, l'un sur François Boltana qui fait l'objet de la présente interview et l'autre, écrit collectivement, sur les fontes libres pour le compte de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Je suis également intervenu à deux reprises aux Rencontres Internationales de Lure en 2008 et 2011. »
Tu as écrit ce livre sur François Boltana avec Suzanne Cardinal, pourrais-tu la présenter également et me raconter l'histoire qui vous a réuni autour d'un tel projet ?
Suzanne Cardinal est étudiante en graphisme et en édition aux Arènes à Toulouse. Nous sommes rencontrés autour de ma fonderie et de la publicité que j'avais fait paraître en novembre 2010 dans Étapes. Elle m'a dit s'intéresser à mes caractères typographiques ; la sachant à Toulouse et la sentant dynamique et enthousiaste, je lui ai proposé de me rejoindre sur le projet, que je venais seulement d'entamer.
Votre choix s'est porté sur François Boltana. Pourquoi ce personnage et pourquoi en faire un livre ? Avez-vous hésité avec un autre typographe ?
« J'ai découvert le travail de François Boltana dans les Cahiers Gutenberg (une gazette publiée par l'association Gutenberg autour du logiciel LaTeX, logiciel de composition typographique et scientifique ; ) en 2004. J'ai été alors stupéfait par son travail incroyable sur les ligatures (cette fusion élégante entre plusieurs lettres pour des raisons esthétiques comme pour le « ? » ou linguistiques comme le « ½ », sur les anglaises (aux formes très calligraphiques et très contrastées, dessinées à la plume Sergent Major) et j'ai été encore plus abasourdi en apprenant que François Boltana était complètement tombé dans l'oubli. Le dévolu que j'ai jeté sur François Boltana n'était pas fortuit, loin de là, car je sentais que c'était grâce à des visionnaires comme lui, que des gens comme moi (comprendre : des autodidactes, venant à la typographie par l'informatique) ont pu avoir accès à ce « vieil art » de la typographie. Ironie de l'histoire : François Boltana est mort en 1999, l'année même où je commençais à me plonger dans le monde de la typographie, en m'extasiant sur le moteur typographique « révolutionnaire » d'InDesign, dont la tout première version devait sortir la même année. Je dois avouer que mon intuition n'a pas été déçue, bien au contraire, car à la figure du visionnaire s'est ajouté la personnalité hors du commun d'un personnage attachant. »
Le livre retrace très bien la vie et les inspirations de Boltana. Est-ce pour toi un modèle de réussite ? De courage ? Boltana a-t-il connu des « ratés » dans son parcours ?
« Comme le suggère assez la citation d'Hippocrate placée en exergue à la conclusion de l'ouvrage, la vie de François Boltana, au-delà de son parcours typographique, est une véritable leçon de vie. Il y avait en lui un sentiment d'urgence de la création, cette volonté farouche de s'en sortir et un immense courage. De ce point de vue, François Boltana est un modèle de réussite, même si, comme le tout le monde, il avait sa part de doute. Plus que de « ratés », je parlerais davantage d'un gigantesque rendez-vous manqué avec l'histoire très récente de la typographie qui lui a largement donné raison : il a été un précurseur de l'OpenType, de la fonderie personnelle et indépendante, du souci de protéger son travail de créateur et d'auteur. Certaines de ses formes ressurgissent. Je pense au Lineameca (voir page 24) que l'on retrouve dans le Cholla Slab, de l'Oscar (voir page 57) que l'on retrouve dans le FF Ernestine, sans parler du Stilla (voir page 31), en pleine actualité quand on voit la résurgence des normandes, ces grasses et généreuses didones. »
Retrouver le travail de Boltana, le mettre en forme, prendre du recul par rapport à son oeuvre, marcher sur ses traces, quelles ont été les principales difficultés dans l'écriture de ce livre ? Quelle a été ta/votre plus grande victoire ?
« La tâche la plus ardue a été de retrouver le travail de François Boltana. Pour cela, il nous a fallu gagner la confiance de la famille Boltana (en particulier sa veuve Geneviève et sa fille Sabine). D'autres initiatives ou velléités éditoriales autour de François Boltana nous avaient précédées, nous avons donc redoublé de pédagogie et d'équité pour mener à bien le projet. En parallèle et par la suite, il y a eu un travail de recherche, d'écriture suivi de relectures attentives (celles de Jean-François Porchez et de Franck Jalleau ont été tout particulièrement précieuses). La plus grande victoire a donc été de mener ce projet à bien et surtout d'observer les réactions enthousiastes qu'il a suscitées, la fierté de la famille de revoir un peu revivre François Boltana au travers de cet ouvrage et le sentiment, confirmé maintes fois depuis, d'avoir fait ½uvre utile, dans un style accessible. »
L'ouvrage est très complet et très beau, les éditions Atelier Perrousseaux vous ont laissé carte blanche ? Comment votre collaboration s'est-elle passée ?
« Rien n'aurait été possible sans notre directeur de collection, David Rault. Il y a bien sûr comme dans toute collection, une charte minimale à respecter. Il y a avait une contrainte en terme de pagination. Mais j'ai eu tout latitude dans l'écriture, et ce n'est pas là chose négligeable, car je considère aussi et peut-être surtout ce travail comme un travail littéraire. Suzanne a pu donner toute sa mesure dans les interviews avec la famille et dans les prises de vue, remarquables, du travail de François Boltana dans les archives familiales. Nous avons pu grandement peser sur le graphisme de la couverture, en particulier sur cette couleur violette si particulière, qui avait un sens profond car c'est la couleur de Toulouse. Pour des raisons inhérentes à l'organisation du projet, j'ai grandement participé à la mise en page du livre. Il est assez jouissif de mettre en forme, en page, en livre son propre texte. »
J'ai beau avoir un faible pour le Stilla, j'aurais été curieux de connaître ton caractère favoris chez Boltana ?
« Le Stilla est effectivement un caractère magnifique, une madeleine de Proust des années 70 insouciantes, généreuses et psychédéliques. Mais mon caractère préféré de François Boltana, c'est le Geneviève, en hommage à sa femme. La volupté des formes, les guillemets en forme de cils (voir pages 19 et 20) tout particulièrement, sont tout simplement confondants de grâce et de beauté. »
Pour finir, deux petites questions, la première porte sur d'éventuelles anecdotes que tu n'aurais pu mettre dans le livre mais que tu as plaisir à raconter.
« Notre interview va ressembler à une interview de Michel Drucker, mais je dois bien admettre, mon cher Geoffrey, que j'aime beaucoup les chiens (
sacré Frank !). Tout comme François Boltana qui avait un chien que l'on peut voir en page 56. Il y a deux anecdotes à propos de ce chien. La première c'est que Boltana, qui était un dessinateur hors pair (un artiste total, le rapprochant d'un Eric Gill) a exécuté une caricature de son chien. Nous n'avons pas pu la présenter dans la version finale du livre, mais elle était très réussie. Et la seconde anecdote tient au nom de ce chien, entré dans la famille Boltana au début des années 1980. En écho à l'actualité politique de l'époque, François Boltana avait appelé son chien Reagan ! »
Et la seconde et dernière question est de savoir si tu envisages (seul, avec Suzanne ou d'autres acolytes) d'écrire un prochain livre ?
« Oui, tout à fait, j'ai même fait plus que l'envisager, je l'ai fait, tout récemment : il s'agit de l'annuaire 1554 de la scène typographique française vivante. C'est un livre hautement pratique, avec, en sus, un article exposant, de mon point de vue, les enjeux actuels et à venir de la typographie en France ; les curieux y découvriront également l'origine du mot « typographe ». Ce livre est d'ores et déjà en vente sur Blurb et sera présenté aux Puces Typo le 5 mai prochain. »
Il faut savoir s'émerveiller de tout ce que sa main sait faire, disait Jacques Zvobada à ses élèves paralysés devant l'immaculée perfection de la feuille de papier. C'est, en effet, une richesse exceptionnelle, vide et pleine à la fois; pleine d'un silence tendu jusqu'aux limites du format, ouvert et accueillant, vide de toute trace, en attente du premier geste.
Comme l'épingle qui perce la peau rebondie du ballon de baudruche et le fait exploser, la première trace qui conditionnera la suite, déclenche les tensions qui partagent aussitôt l'espace et engagent le dessinateur. Si le carnet de croquis et son petit format ne posent que peu de problèmes, la feuille grand-aigle est plus impressionnante car elle mobilise tout le corps : Roger Druet parle
D'habitude, le scribe, pour dominer et optimiser sa graphie, s'installe devant son pupitre comme le virtuose s'assied devant son piano: épaules parallèles à la largeur de la feuille, torse droit, pieds à plat; les jambes servent à caler tous les mouvements intempestifs; seuls,l'avant-bras et la main qui écrit, peuvent bouger. Assurée et contrôlée cette main est alors capable de répéter des parallèles, droites ou courbes, des verticales ou des horizontales, des boucles ou des pentes; elle délivre des pleins uniformes ou modulés quand elle pèse; quand elle s'allège et ralentit, elle offre un délié: le répertoire homogène des formes constitue un style d'écriture. Ainsi, ligne après ligne, le scribe réalise l'image d'un texte à lire, dans une écriture qui ne doit pas être une distraction pour l'½il du lecteur, ce qui détournerait le cerveau de son activité de déchiffrement. L'écriture invisible a précédé la typographie invisible ... Pour autant quelques signes écrits seront prétexte à des amusements: à la fin des vers, les paraphes amplifient le geste de la main, au-delà du module proposé; l'esperluette aussi qui évoque l'oiseau, vive, souple, aérienne, objet de concours entre scribes ou thèmes de variations multiples à l'intérieures des lignes, pour libérer la main du scripteur, manifestations évidentes de sa joie, instants de bonheur
Roger Druet, devant un grand format, adapte l'am-pleur des gestes et l'échelle des signes: son abécédaire noir et blanc, exploite chaque lettre: répétitions, alignements, décalages, tricotent une disposition faussement aléatoire. On ne lit plus, on contemple du A jusqu'au Z, un alphabet inattendu, dense et dynamique que célèbre Jérôme Peignot, tirant son chapeau devant les A, admirateur amusé des B, colonies de pingouins, jusqu'à l'essaim d'abeilles des Z. Et comme quelquefois l'envers vaut l'en-droit,les G en bon ordre, dessinés sur un calque, vous invitent à traverser le miroir et la magie opère. Poèmes lettristes en quelque sorte, sonores, énergiques et souples à là fois, ils annoncent la peinture de Roger Druet: les couleurs puissantes de l'acrylique qui structurent des mètres-carrés, installent dans chaque format, 100 x 100 cm assez souvent, un climat spécifique et volontaire, vérifiable dans la rédaction des titres qui les accompagnent. La mise en scène précise, les partages de surfaces, la matière intentionnelle, construisent un décor propice à la danse choréGraphique, génératrice de signes voluptueux, nourris de la gestuelle alphabétique sans doute, mais réinventés, autonomes et adaptés au thème abordé.
Principale difficulté: inventer des outils efficaces,larges mais étroits quand ils tournent, souples mais résistants pour encaisser la force des gestes, porteurs d'encre ou de peinture en quantité suffisante pour autoriser la totalité d'une trajectoire à la main. Se méfier ensuite de son propre corps qui normalise le rayon du cercle à la rotation du poignet, aux balancements du seul avant-bras, ou du bras tout entier. La variété et la richesse des formes inscrites dépendent directement du pouvoir de refuser cette gestuelle naturelle, aux résultats répétitifs et systématiques.
L'alchimie joyeuse des compositions graphiques facilite la rencontre de ces peintures. Druet parlant de l'allégresse de l'écriture précise : Seul je jouis de l'immensité de la page. Si la réduction des ½uvres présentées dans le catalogue de son exposition lyonnaise au Musée de l'Imprimerie de Lyon, alimente une frustration chez les amateurs, elle développe l'envie de les voir bientôt à Paris en vraie grandeur. Attendons .
Le typographe François Boltana, à l'approche de la quarantaine, en 1989, découvre la création typographique numérique. Avec le nouveau système Ikarus, qui permet de transcrire à l'écran l'esprit calligraphique de la lettre, le mouvement du trait (le ductus), il entreprend la mise au point du caractère le Champion. Il dessine à la main chacune des lettres, réalise 1500 glyphes qui sont ensuite numérisés. Il devient, alors, le père de la "calligraphie informatique .. , reçoit les prix Morizawa et Linotype en 1990, et Paris-Cité en 1991. Il affine ses recherches, dessine le Messager (1992) à la plume Sergent-Major avant de le numériser; pour l'anglaise l'Aurore, il applique des changements de couleur. En 1997, il est nommé Meilleur ouvrier de France pour la création du Rabelais. François Boltana est décédé en 1999. Les auteurs Frank Adebiaye et Suzanne Cardinal nous brossent son portrait: l'apprentissage au Scriptorium de Toulouse, le premier poste chez Albert Hollenstein (Paris), spécialiste du phototitrage à l'heure où les alphabets se calligraphiaient encore à la main. François Boltana y crée son premier caractère, le Geneviève, en 1969, et obtient son premier prix Letraset, en 1972, pour le Stilla.
La monographie que David Rault consacre à Roger Excoffon n'est
pas un livre sur Roger Excoffon, c'est Roger Excoffon dans un
livre.
Artiste lui-même pluridisciplinaire (graphiste, typographe,
photographe, homme de cinéma), David Rault fait revivre sous nos
yeux l'homme Roger Excoffon, dans ses élans, ses passions, dans la
polyphonie de son immense talent.
Par le prisme de cet ouvrage grand format, accessible, précis et
richement illustrée, nous découvrons le caractère Excoffon, son
écriture, le parcours de cet auteur (typo)graphique, le chantier du
Mistral, le premier nom de l'Antique Olive, un Calypso tout à fait
fortuit ; l'Excoffon publicitaire, graphiste, visualiste dont les
travaux & les commandes laissent apparaître ici de façon
synoptique la vision d'une époque, un peu de notre histoire
contemporaine, en France tout particulièrement, mais pas
seulement.
La mise en page du livre se fait au fil des pages mise en scène
avec, en point d'orgue, un superbe cahier consacré aux
photographies que Jean Dieuzaide a fait de Roger Excoffon dans les
années 1960.
L'Excoffon de David Rault est un livre que l'on peut lire vite, à
la vitesse d'une Ferrari, image que feu Yves Perrousseaux associait
cet ouvrage, s'amusant de l'audace de sa couverture
rutilante.
Mais c'est aussi un travail que l'on peut relire avec patience, en
gourmet des vignettes et des mots. Ceux de Maximilien Vox et
Savignac en particulier sont de véritables morceaux de bravoure
littéraires, qui dépassent de loin le génie spécialisé de la
typographie et qui devraient puissamment contribuer à célébrer les
nouvelles noces de la geste excoffonienne et de l'homme de la
rue.
Yves Perrousseaux est parti trop tôt en ces jours de mai 2011, plein de projets d'éditions en tête. C'est à la manière d'un témoignage que j'essaye en ce dimanche soir de me souvenir de cet amoureux fou de la typographie. Comment fallait-il aborder ce devoir de mémoire? Jamais évident... Je me souviens avoir rencontré Yves Perrousseaux à la fin des années 80, lors de ces mémorables rencontres annuelles d'août organisées par les Rencontres internationales de Lure. Ce lieu était un doux mélange de grands professionnels de la typographie, d'érudits de toutes sortes, de jeunes étudiants, d'amateurs éclairés en soif d'apprendre, d'échanger. En 1989 lors d'un de mes premiers passages, je reconnaissais en la personne d'Yves l'un de ces amateurs, j'étais un des ces étudiants. Nous étions tout en bas de cette montagne, face aux Blanchard, Mandel, Richaudeau, Ponot, et ravis d'apprendre à leur contact.
Les années passaient et en 1995, il publiait son premier manuel de typographie composé en Sabon. Cet ouvrage n'était pas destiné aux professionnels du graphisme, mais plutôt aux utilisateurs non-professionnels des outils de PAO de l'époque. Ce fut un réel succès. De nombreuses rééditions ont suivies (neuf éditions?).
Yves, grand amateur de typographie latine, aimait essayer des nouveaux caractères typographiques, promouvoir les jeunes générations que nous étions en utilisant nos fontes. Yves utilisait avec grand plaisir dans ses mises en pages de livres de recettes, de guides, autour de la provence (ses clients locaux) nos créations typographiques, dont celles de François Boltana, Thierry Puyfoulhoux, et bien d'autres comme celles d'Éric de Berranger, Xavier Dupré, etc. qui étaient ravis de voir enfin utilisé de beaux caractères de textes en édition. Yves apprenait, comme nous les jeunes, malgré l'écart générationnel.
Vers 1997, Yves, emporté par l'enthousiasme de Gérard Blanchard, publiait l'Aide au choix de la typographie du Chancelier des Rencontres internationales de Lure. Une somme typographique, fournie, complète, mis en page par Blanchard lui-même sur son PC, et recomposé par Yves Perrousseaux, le tout, composé avec un des packs de la totale typographie, Le Monde Livre1 et Le Monde Sans que j'étais en train de finir pour ma fonderie. Avec le recul, il semblerait que Gérard avait réussi nous faire passer du statut d'amateurs à celui de passionnés de typographie en nous associant à ses "saines folies" typographiques. Dans une interview publié en 2002, Yves Perrousseaux nous dit d'ailleurs à ce sujet: Quant à en être l'un des piliers, c'est beaucoup dire. C'est à Lurs que j'ai appris la plus grande partie de mes connaissances professionnelles actuelles. C'est à mon tour de transmettre ce que les aînés m'ont transmis, c'est tout et c'est normal. Yves est pour ainsi dire un pur produit de l'esprit de Lurs.
Yves -- lors de nos discussions téléphoniques passionnées (nous n'étions pas toujours d'accord et c'était mieux ainsi, une preuve de nos engagements pour une passion commune) -- me racontait ses nouvelles aventures d'éditeur d'ouvrages typographiques: rencontre avec Frutiger, publication des livres de Mandel, etc. Sa maison d'édition Atelier Perrousseaux est devenu au fil des ans l'éditeur francophone qu'il manquait dans notre pays. Bien plus tard, lorsque j'ai appris qu'Yves Perrousseaux avait trouvé son successeur en la personne de David Rault vers 2009, c'était une excellence nouvelle pour la continuité de son ½uvre. Cette décision prend d'un seul coup tout son sens dans ces derniers jours de mai 2011. Yves Perrousseaux restera un des acteurs majeurs de la tradition typographique lursienne.
Les éditions Atelier Perrousseaux, qui nous ont déjà gratifiés
de deux superbes volumes d'une Histoire Typographique qui est
devenu un ouvrage de référence incontournable sur le sujet,
viennent de faire paraître un nouvel ouvrage sur un sujet fort peu
traité par les historiens de la typographie, j'ai nommé la « lettre
française d'art de main » ou « lettre façon d'écriture », plus
connue sous le nom de « lettre de civilité ». À la frontière de la
typographie et de la calligraphie, ces lettres sont calquées sur
une des cursives de l'époque et servaient à imprimer notamment des
manuels éducatifs. On les composait dans ce caractère bien
particulier en se disant qu'il était plus facilement lisible à
l'âge où l'on apprend à lire et à écrire justement cette cursive
scolaire. En dehors de l'ardu problème typographique qui consiste à
rendre par des rectangles de plomb toutes les subtilités d'une
cursive avec ligatures, trait continu et caetera, ces lettres sont
très esthétiques et loin, dans leurs formes, des caractères romains
et italiques auxquels une typographie plus classique nous a
habitués et plus proches d'une cursive gothique que nous étudierons
bientôt chez Graphos.
Découvrez donc dans cet ouvrage les liens qui ont perduré
tardivement entre typographie et calligraphie, les influences
réciproques (si, si) entre ces deux modes de production du texte
écrit, cela vous donnera bien des idées et des modèles desquels
vous inspirer pour calligraphier ce caractère un peu oublié du
corpus calligraphique habituel. Les nombreuses illustrations sont
accompagnées d'un texte remarquable de Rémi Jimenes qui met
parfaitement en valeur à la fois la naissance, l'évolution et
l'utilisation typographique de ce caractère mais aussi les
influences de et sur la calligraphie de cette cursive, bien loin
des modes d'inspirations qu'y puiseront plus tard Hermann Zapf ou
Alan Blackman.
Bref, pour une fois un ouvrage qui met en lumière les nombreuses
interrelations entre typographie et calligraphie et une bien belle
source d'inspiration pour nous autres scribes.
>[Sylvie Litté]
Il est bien trop rare que les éditeurs modernes -entendons, les
éditeurs d'aujourd'hui- accordent suffisamment d'importance à la
«mise en livre» des manuscrits qui leur sont confiés. Pourtant, les
travaux d'histoire du livre montrent bien non seulement que le
texte ne saurait exister seul, mais que le livre en tant qu'objet
apporte au lecteur, par les dispositifs matériels qu'il met en
½uvre, bien autre chose que le seul texte. «Mettre en livre» avec
compétence et élégance un livre qui traite précisément d'un aspect
de la «mise en livre», à savoir l'histoire du caractère
typographiques, est tout particulièrement bien venu.
On ne peut par conséquent qu'être reconnaissant à l'éditeur Atelier
Perrousseaux de l'ouvrage que Rémi Jimenes a consacré aux
Caractères de civilité d'avoir réussi à nous offrir un livre dont
l'élégance formelle se combine avec un contenu textuel de qualité.
L'étude de la typographie et des caractères reste trop peu
développée en France, et encore mal intégrée aux travaux d'histoire
générale du livre -une exception remarquable étant bien évidemment
celle du Musée de l'imprimerie dirigé par Alan Marshall à Lyon.
L'exposition d'Écouen sur Geoffroy Tory et son Champfleury
constitue aussi, en ce moment même, une excellente occasion
d'approcher ce domaine.
Rémi Jimenes, doctorant au CESR de Tours, définit les caractères de
civilité, alias lettre française d'art de main, comme « une
typographie gothique reproduisant l'écriture cursive qu'employaient
les hommes de plume français au milieu du XVIe siècle » (p. 10).
Histoire et civilisation du livre donnera de cet élégant volume un
compte rendu circonstancié, mais le sommaire que nous publions
ci-dessous donne une bonne image d'un contenu présenté à la manière
d'une pièce de théâtre classique.
La sortie du beau livre de Rémi Jimenes sur les caractères de
civilité était attendue avec impatience par de nombreux
bibliophiles. Il vient heureusement compléter la série d'ouvrages
d'Yves Perrousseaux sur l'histoire de la typographie.
La tâche était ambitieuse, aucun ouvrage en langue française de
cette ampleur n'avait encore couvert le sujet, un comble pour un
art typiquement français !
Sa lecture est un vrai plaisir ; on y apprend des tas de choses
sur les « lettres françaises d'art de main », des origines à ses
développements successifs (je dirais même ses mutations) jusqu'au
XIXe siècle. On savait le style de ces caractères dérivé des
écritures de chancellerie. Une nostalgie de copiste, pourriez-vous
penser, que nenni ! Il s'agissait, au contraire, d'une volonté
délibérée des humanistes de la Renaissance de « faire moderne » et
d'affirmer la grâce et le caractère (c'est le cas de le dire !) des
lettres françaises sur les italiennes.
Si Geoffroy Tory, le précurseur, défend la langue française, qui
n'a rien à envier en beauté à la latine, c'est pourtant aux
caractères romains qu'il s'attache à fixer les justes proportions.
Il avait bien envisagé de traiter en parallèle des lettres
françaises: « Si j'eusse pu trouver mention par écrit de nos
susdites lettres de forme et bâtardes ... je les eusse mis en ordre
selon leur due proportion ». Et oui, seulement, il ne risquait pas
d'en trouver en 1529, le bougre, puisque c'est Robert Granjon, en
1557, qui, le premier, publia un ouvrage en cursive gothique !
A l'origine de toute typographie il y a une écriture manuscrite que le graveur prend pour modèle, le style italique de Griffo des éditions aldines cherchait aussi à se rapprocher de l'art inimitable de la main. Mais les caractères de civilité se rapprochent plus fidèlement encore de la souplesse des lettres cursives ; à l'origine, ce sont des variantes de la gothique bâtarde (ce qui est plutôt paradoxale car l'écriture gothique n'était plus à la mode depuis quelques décennies, au point que Pétrarque écrivait déjà qu'elle avait été inventée pour autre chose que pour être lue !). Ensuite, il faut un modèle, les Maitres d'écriture royaux sont de bons candidats ; Pierre Habert, calligraphe et valet de chambre du Roi, a pu inspirer Granjon, tandis que Pierre Hamon, calligraphe réputé, a inspiré Philippe Danfrie.
Il faut avoir l'½il exercé pour distinguer tel type à tel autre,
mais comme les autres ouvrages de la série, celui-ci est très
pédagogique et il vous donne l'inventaire des différents types,
comme ceux de Granjon, par exemple : les capitales, les bas de
casse, les ligatures, les finales. Voilà l'art de main décodé
!
Cette nouvelle typographie sera contrefaite malgré le privilège
dont bénéficie Granjon pour 10 ans, et se diffusera rapidement, en
France mais aussi à l'étranger, notamment dans les pays du Nord.
Pourtant, le caractère de civilité ne parviendra jamais à
supplanter les lettres romaines. Il est d'un usage plus difficile
pour l'imprimeur, et le crénage des types les rend fragiles à la
presse.
Ce que le livre de Rémi Jimenes montre bien c'est la fortune en
dent de scie de cette typographie. A la mode de 1560 à 1620, elle
disparait presque complètement au XVIIe siècle, pour revenir en
force au début du XVIIIe siècle. Seule exception confirmant la
règle, le météore Pierre Moreau, qui invente une nouvelle
typographie tirée des arts de la main, selon une démarche proche de
celle de Robert Granjon. Mais il appartient à la corporation des
Maitres-écrivains et non à celle des imprimeurs et son expérience
sera vite brisée par ces derniers.
Le gothique cursif s'offre donc un come back tonitruant dans les
années 1730 grâce à Jean Baptiste de la Salle, le fondateur des
Ecoles Chrétiennes, qui publie en 1703 Les Règles de la Bienséance
et de la Civilité Chrétienne. Cette fois le pli est pris, il
deviendra difficile ensuite de publier un livre de civilité qui ne
soit pas composé avec ces caractères, sauf bien plus tard, lorsque
les éditeurs ne verront plus de motifs à suivre un style que plus
personne n'utilise et ne lit facilement. C'est l'âge d'or de la
civilité, plus de 200 ouvrages ont été comptabilisés entre 1703 et
1863 !
Les lettres sages et bien alignées de Granjon et de ses suiveurs
étaient principalement réservées aux textes officiels, aux
ordonnances, privilèges et autres épitres dédicatoires, mais le
Gothic Revival de la période suivante touchera surtout les éditions
populaires et la production de colportage : mauvais papier, souvent
manipulés par les enfants, reliures modestes (si on excepte le
maroquin bleu de Duru pour l'exemplaire du Baron Pichon des Règles
de la Bienséance !). Ces manuels faisaient coup double, celui
d'enseigner les règles de savoir-vivre en même temps que l'écriture
manuscrite. L'ouvrage montre bien les cousinages entre la
typographie de civilité et les manuels de calligraphie destinés à
enseigner l'art de bien former les lettres, la ronde et la
bâtarde.
On regrette juste que cette partie consacrée aux productions
proprement calligraphiques des Maitres-écrivains, les Louis
Senault, les Honoré-Sébastien Roillet, etc, ne soit pas plus
développée. Sans doute par ce que leurs ouvrages étaient plus
souvent gravés que typographiés.
A la fin de l'ouvrage un appendice donne un inventaire utile des
principales éditions de livres scolaires rédigés avec des
caractères de civilité, depuis les Règles de la Bienséance de JB de
la Salle, pour qui voudrait commencer une collection de ces
impressions pittoresques.
Impossible de traiter sur une seule page, fut-elle internet, de
toute la richesse du livre de Rémi Jimenes, Le mieux reste de le
lire. Bon, je vous laisse, et j'y retourne...
C'est un réel plaisir de vous présenter l'ouvrage fraîchement paru de l'un des premiers lecteurs du blog, Rémi Jimenes. Son ouvrage Les Caractères de civilité, Typographie et calligraphie sous L'Ancien Régime, vient effectivement de paraître à éditions Atelier Perrousseaux Editeur (29,50¤), et il est superbe.
Le Pays de Forcalquier-Montagne de Lure est ancré dans l'histoire de la typographie. Le village de Lurs y accueille «Les Rencontres Internationales de Lure», créées en 1952 par Maximilien Vox et, plus récemment, la Communauté de Communes a été labellisée «Pays du Livre et de l'écriture», dans le but de fédérer les professionnels du livre et de leur donner les moyens d'exercer leur activité. Après avoir habité Forcalquier, Yves Perrousseaux est maintenant installé à Reillanne: «Actuellement à la retraite, j'occupe mon temps, avec un plaisir certain,à réaliser une Histoire de l'écriture typographique, en plusieurs tomes, de Gutenberg ou 20' siècle». Le Bas-Alpin explique qu'«une telle démarche n'avait pas été réalisée depuis les travaux de Francis Thibaudeau au début des années 1920. Je veux transmettre, d'une façon didactique, ce patrimoine culturel mal connu, en France du moins,qui a fixé à travers les époques,les modes et l'évolution des techniques, la pensée de l'homme dans le livre et d'une façon plus générale dans l'imprimé». L'ensemble de cette Histoire de l'écriture typographique, en plusieurs volumes,est conçu pour proposer une vision générale et complète du sujet. C'est en quelque sorte une véritable encyclopédie de la typographie,et c'est une première dans le monde.«De gros problèmes de santé m'ont fait perdre plus de deux ans,continue YvesPerrousseaux. Mais que les lecteurs se rassurent : le troisième volume vient de paraître, le quatrième est en préparation,il sera consacré au 19e siècle...»
L'atelier Perrousseaux l'éditeur vient de s'offrir une cure de jouvence et arbore, désormais un nouveau logo, remis à jour de la première livrée créée par Yves Perrousseaux à la fin des années 1960,dans le que l'on retrouve toujours le hibou,vénérable emblème de la maison. Ce changement n'est pas uniquement cosmétique, puisqu'il préfigure la nouvelle ligne éditoriale de Perrousseaux pour 2011. En effet,outre les ouvrages de typographie et de graphisme qui continuent d'être le c½ur de la collection, l'année qui vient verra arriver également deux nouvelles sous-catégories au sein du catalogue: Bandes dessinées et Internet. La collection Bandes dessinées présentera des ouvrages d'analyse et de réflexion autour du 9"art, point de convergence logique des thèmes chers à l'atelier Perrousseaux (l'image et le langage) ; les deux premiers titres,Entre l'élite et la plèbe de Jean-Noel Lafargue et L'espace blanc entre les cases de Stéphane Deschamps, sortiront en fin d'année 2011. L'autre nouveauté, la collection Internet, aura pour but d'éditer des ouvrages de typographie adaptés et destinés aux développeurs Web, répondant clairement à des problématique en perpétuelle évolution. Les deux premiers titres, qui traiteront de la Lisibilité de la typographie sur Internet et des Grilles & de la macro-typographie de la page Web, signés respectivement par Aurélien Foutoyet et Anne-Sophie Fradier, seront publiés à la fin 2011.
«L'écriture chinoise» _ Tel est le titre du septième cahier de la collection Kitab Tabulae, publiée sous la férule de Stéphane Ipert, directeur du Centre de conservation du livre d'Arles, coédité par l'Atelier Perrousseaux. Il s'agit de la traduction française d'un ouvrage rédigé en anglais par Oliver Moore.
S'il semble peu probable que l'écriture soit apparue en Chine à l'époque néolithique (vers 6000'1700 av. J.C.), on estime, en revanche, que la véritable écriture chinoise émerge dans l'Etat Shang en 1200 av. J. oc. Ce livre présente en conséquence un des plus anciens systèmes d'écriture au monde. Il rassemble, de façon intéressante, les principes de base du langage et ceux de la formation et de l'évolution des caractères chinois. A partir de nombreux exemples révélés par l'archéologie et le témoignage de documents conservés dans les musées, l'auteur décrit chronologiquement les principales écritures chinoises, toujours en usage.
Enseignant actuellement l'art et la culture de la Chine à l'Institut de sinologie de l'Université de Leyde, Oliver Moore a précédemment ½uvré au Département of Oriental Antiquities du British Museum. C'est un spécialiste de l'écriture, de l'épigraphie et des objets en bronze chinois. (...)
Aborder, par cette pertinente édition de base, le système d'écriture propre à l'immense étendue géographique que représente la Chine, cela invite à la réflexion, voire incite à l'approfondissement.