Jean-François Froger
Exégète et chercheur en anthropologie. Il conduit depuis une trentaine d’années des séminaires de recherche expérimentale sur la fonction symbolique des objets.
La collaboration avec un médecin psychiatre, Michel Mouret, l’a conduit à publier Symbolique de l’image et anthropologie, vers l’assomption d’Œdipe (1986) puis D’or et de miel, aux sources de l’anthropologie biblique (1988) et Chemins de connaissance (1990).
L’anthropologie biblique et la symbolique permettent d’aborder la question de l’usage métaphorique des animaux comme figures de la vie psychique humaine ; avec la collaboration d’un zoologue, J-P Durand, il écrit Le Bestiaire de la Bible (1994) (somme quasi exhaustive sur le sujet).
Son exploration de la pensée mythique s’étend non seulement au mythe d’Œdipe mais aussi à celui d’Éros et Psyché, dont le texte latin est retraduit par Bernard Verten en respectant les images originales, dont l’interprétation donne un nouvel ouvrage : La voie du Désir selon le mythe d’Éros et Psyché (1997).
L’étude de la pensée mythique conduit à l’analyse épistémologique de la pensée elle-même et à la question de son fondement logique ; avec la collaboration d’un mathématicien de l’Université de Haute Alsace, Robert Lutz, il en résulte trois ouvrages : Structure de la connaissance (2003), Fondements logiques de la Physique (2007) et La structure cachée du Réel-The hidden structure within reality (2009).Ces ouvrages mettent en évidence l’existence d’une logique quaternaire englobant la logique usuelle comme sa réduction binaire, plus simple, n’ayant qu’une forme de négation. La logique quaternaire possède trois négations différentes, ce qui est une nouveauté radicale; son application à la Physique permet une explication rationnelle de concepts fondamentaux comme ceux de « quarks », de « charge électrique », de « famille de particules »…
De ses travaux d’exégèse biblique, on peut trouver une Étude sur l’épître aux Romains aux archives de l’Inalco (1974) et une étude des controverses de Jésus à propos du Shabbat aux éditions Grégoriennes : « Le Maître du Shabbat »(2009).
Il collabore aux travaux et recherches de l’association « Eecho » contact@eecho.fr sur les origines araméennes du christianisme.
Il a produit avec Annie-Gabrièle Schreiber, réalisatrice, une centaine d’émissions radiophoniques qu’on peut se procurer sur RCF-Gap radio.rcfha@rcf.fr ainsi que quelques émissions sur Radio Suisse Romande.


Eecho
Recension : Froger, La voie du désir
Au commencement était la beauté… בראשית היהא החן
Publié en 1997, La voie du désir de Jean-François Froger n'a pas pris une ride. Original dans sa construction, l'œuvre constitue une illustration des théories anthropologiques de l'auteur à propos du mythe. On trouve dans cet ouvrage à l'état de « semences » ce qui sera développé dans les ouvrages ultérieurs. Le mythe est une connaissance inconsciente, une « procédure archaïque qui consiste à dire un sens profondément symbolique et caché, issu d'une connaissance inspirée ou inconsciente. Profondément énigmatique, il pose une question dont la réponse est inhérente à ses propres voies d'accès. Il en est ainsi d'Œdipe, de Moïse et … de Psyché : « la fable d'Apulée est une mise en scène littéraire d'un mythe ». L'auteur nous en livre progressivement le jeu de clés herméneutique.
L'histoire de Psyché et d'Eros – cette « fable littéraire – apparait dans les livres IV, V et VI des Métamorphoses d'Apulée, qui retracent les aventures d'un certain Lucius que par accident sa maîtresse a transformé en âne. Le latiniste Bernard Verten a traduit et annoté le texte latin, dans une mise en page qui en rend la lecture aisée : les notes sont sur la page de gauche et le texte traduit du latin sur la page de droite. Il faut saluer la traduction qui donne à ce récit la saveur des contes ou des mythes, en gardant la richesse des images qui nourrissent toute la symbolicité du texte.
La question est simple :« Qu'est-ce donc que cette « psyché » qui doit s'éveiller d'un sommeil mortel pour entrer dans l'immortalité qui lui est offerte ? Qu'est-ce donc que cet Eros-Amour dont l'union lui assure la béatitude divine ? » Et en quoi le désir participe-t-il d'une voie de connaissance ?
Rappelons à grands traits l'histoire de cette fille de roi qui a deux sœurs à la beauté déjà remarquables. Mais celle de la cadette, Psyché, est si exceptionnelle qu'on la vénérait comme la déesse Aphrodite en personne, qui ne voit pas sans colère ses autels désertés et qui en conçoit une jalousie violente. C'est le ressort narratif certes mais pas seulement. Il y a, nous dit l'auteur, un aspect prophétique dans la jalousie d'Aphrodite, » jalousie de celle qui possède par nature le bien qui n'est pas partageable : la beauté ». D'autant que Psyché a usurpé le « nom » même de la déesse. Elle n'y trouve aucun bonheur mais se morfond dans sa maison, toujours vierge et sans aucun prétendant.
Vénus prend alors son fils Eros-Cupidon comme l'instrument de sa vengeance et le charge de susciter dans la jeune personne une passion incoercible pour le dernier des hommes. Le roi consulte l'oracle et Apollon lui explique qu'il faut l'exposer sur un rocher pour une noce funèbre avec quelque être « mauvais, cruel, sauvage et vipérin ». Mais au lieu d'être précipitée dans l'abîme, le Zéphir l'emporte dans un locus amueni, (doux gazon, parfums…) où elle découvre le palais d'Eros qui la prend pour femme, de nuit, et la met en garde : elle ne doit pas chercher à voir son mari. Le temps passe, Psyché s'ennuie des siens et d'une compagnie humaine. Le mari amoureux cède aux objurgations de la jeune épouse et accepte qu'elle revoie ses sœurs. Las, celles-ci soupçonnent un bonheur divin, dont elles veulent priver leur cadette. La jalousie qu'elles éprouvent les poussent à de mauvais conseils : vérifier qui est ce monstre qu'elle a pour époux. Psyché succombe alors à la curiosité et découvre à la lumière d'une lampe la beauté sublime de son mari, qu'elle blesse malencontreusement d'une goutte d'huile bouillante. Il disparaît alors, laissant la malheureuse à l'état de fugitive et de surcroît, enceinte. Elle se rend finalement à Vénus qui lui impose quatre épreuves successives assorties ici et là de quelques coups de fouets. Avec l'aide secrète d'Eros, elle surmonte ces épreuves et parvient jusqu'à Zeus qui lui offre la boisson d'immortalité, la rendant semblable aux dieux. Elle peut alors convoler en justes noces après un indissoluble mariage avec l'Amour.
On l'a compris, chacune de ces quatre épreuves est chargée d'un sens symbolique qu'il s'agit de décoder.
Le mot « Psyché » implique l'idée d'un principe vital, un souffle vital qui peut désigner par métaphore la personne même. Quoique latin, l'auteur a préféré le mot grec au latin « anima ». C'est, nous dit l'auteur, que le terme latin n'aurait pas évoqué l'idée « d'individualité personnelle » impliquée dans le terme grec. Psyché est belle, nous dit la fable. Elle est, dit l'auteur, porteuse par sa beauté de l'image de la déesse de l'amour, Vénus. Mais ce n'est l'image que et à ce titre c'est un sacrilège qui demande réparation, la pauvrette doit donc être sacrifiée.
Interprétation : la beauté est un transcendantal. Et même un sur-transcendantal.
Brièvement évoquée par l'auteur, car là n'est pas l'essentiel, l'histoire de la pensée peut pourtant aider les lecteurs potentiels à se familiariser avec ces « transcendantaux » qui sont philosophiquement définis comme des modalités de l'être. Tout commence avec le « vieux Parménide » comme disait Platon, qui l'honorait. Parménide voit que ce qui est, est « un ». L'un, le premier transcendantal dans l'histoire, et l'être sont « convertibles ». Puis vient le vrai, puisque les philosophes cherchent la vérité, pas seulement la sagesse. Et bon dernier historiquement mais premier dans l'ordre ontologique : le Bien ou le Bon. Ce qui est est nécessairement bon, un, vrai et par conséquent est beau. Et pourtant, on a tardé à intégrer la beauté dans la « table des transcendantaux » (et on doit cette intégration à saint Bonaventure). Or, les transcendantaux ne se conçoivent pas comme une liste dans une improbable « Table » comme disaient les Scolastiques ou leurs commentateurs. Les transcendantaux sont des principes vivants – des « puissances ». Et c'est la grande originalité de la pensée métaphysique de l'auteur qu'il nous donne de comprendre bien mieux que ne saurait le faire l'aride réflexion philosophique ou l'abstraite métaphysique les relations comme la nature de ces puissances vivantes inhérentes à la psyché humaine, et le plus souvent inconscientes.
Et en particulier de cet hyper transcendantal qui est la Beauté…
L'éveil, puisque la voie du désir est un éveil, c'est donc d'abord l'éveil aux transcendantaux : l'un, le bien, le vrai et le plus caché, la cause : « la cause transcendantale, qui constitue avec les autres transcendantaux l'être des choses, institue leur nécessité en tant qu'êtres créés, nécessité pour eux-mêmes dans la relation ontologique qui fonde leur existence, même dans le déroulement contingent de cette existence ». C'est la langue du métaphysicien. Psyché la met en image. Elle doit apercevoir en acte le transcendantal de l'un. C'est l'objet de la première épreuve, qui met aussi en jeu le transcendantal « cause ».
L'homme seul a le pouvoir de se connaître, autrement dit de connaître quelle est sa « cause propre » (sa causa sui, sa cause de soi) et la cause propre de l'homme c'est « son propre désir d'être ». Mais « il peut reconnaître ce désir comme l'ombre d'un Désir divin qui le créé ». Et cela demande un éveil. C'est tout l'enjeu des épreuves de Psyché lorsqu'elle se voit séparée d'Eros.
Qui donc est Psyché ? Ne déflorons pas au-delà de la bienséance littéraire. Elle est comme la métonymie de la totalité vivante humaine. Simple mortelle divinement belle, Psyché n'est pas aimée. Le mythe montre la dissociation entre l'Amour et la Beauté, dissociation qui est une offense à l'unité divine. C'est dans le mystère de la divinisation que se retrouve la « Jalousie » de Dieu. « Le désir de soi et le désir de Dieu doivent être rendus à la parfaite unité ». Là encore c'est la langue du métaphysicien. Elle n'a rien d'abscons, il suffit pour la comprendre de suivre la petite jeune fille désemparée, terrifiée, désespérée et au bord du suicide, il suffit d'écouter les « voix invisibles » de la fable, comme celles du palais d'Eros (sans forme corporelle dit la traduction). Au terme des épreuves, il y a la divinisation : il y faudra bien des erreurs, des fautes, beaucoup de larmes et pas mal de coups de fouets.
Qu'est-ce que Psyché ? C'est l'instance de l'âme capable de réception de la beauté divine qu'elle manifeste. Le mythe nous montre quelque chose de la nature humaine que décrit l'Ecriture. Créé par Dieu, à son image, l'homme est d'une beauté divine qui n'est pas de ce monde mais qui est manifestée dans le monde. Le lent éveil de Psyché à ce qu'elle est réellement est la figure de notre propre éveil.
Il n'est nul besoin de savoir ce que sont les transcendantaux pour lire ce livre avec bonheur. C'est le propre du mythe comme aussi sa magie intrinsèque : le système d'images est de soi une parole. Fort bien restituée dans la traduction annotée, cette parole énigmatique déploie son mystère, autrement dit son réseau de significations comme autant de ces « voix invisibles » (sans forme corporelle) qui parlent à Psyché dans le palais d'Eros. Et la servent…
Le mythe parle d'une longue séparation. Pas tant que cela… Il suffit de savoir compter. Au terme de son initiation, Psyché met au monde l'enfant conçu du dieu divinement beau et inconnu. C'est une fille. Elle porte un nom qui n'a rien d'anodin, car tout est signifiant dans le mythe.
Nous le tairons parce qu'il est bon d'attiser la curiosité du lecteur et de susciter le désir de découvrir la voie du Désir.
Ouvrage associé :


Eecho
Saint Joseph, Image du père, Éditions grégoriennes, 2015
Jean-François Froger, Jean-Michel Sanchez
(Photographies : Jean-Paul Dumontier)
Recension : Marion Duvauchel
Deux années avant la publication de l'ouvrage sur Marie-Madeleine, l'apôtre des Apôtres, les éditions Grégoriennes avaient fait paraître, par les mêmes auteurs et sur le même patron, un livre consacré à une autre figure suréminente : saint Joseph. Le sous-titre, « Image du Père », imprimé en creux sur la page de couverture, est un signal qui renvoie, selon toute vraisemblance, à l'ombre lumineuse dans laquelle la figure de Joseph s'est vue tenue pendant la longue histoire cultuelle de l'Église. Voilà donc un beau livre à la fois dense et élégant qui devrait contribuer à corriger la représentation bien erronée de l'aimable santon sulpicien figurant une paternité un peu débonnaire drapée dans une exemplaire discrétion.
L'ouvrage se déploie en deux chapitres d'une exceptionnelle densité et concision, suivis d'une sorte de petite Ennéade : neuf textes brefs en forme d'inventaire structuré (une petite « somme ») de l'essentiel de ce que l'on connait de saint Joseph : à travers les évangiles apocryphes ; à travers la doctrine théologique sur sa personne ; ce qui le préfigure dans l'Ancien Testament ; à la lumière de son culte, de ses lieux de dévotion, de ses apparitions, plus rares que celles de la Vierge Marie. Autant de petits chapitres où se voit rassemblée une information qui permet au lecteur de mieux se représenter le poids progressif que saint Joseph a pris dans la prière de l'Église et dans son histoire cultuelle ; ce qu'il doit aux grands saints ou au Carmel dans le passage du culte privé au culte public comme l'importance exceptionnelle que l'Espagne lui a accordée. Après avoir pénétré largement la vie dévotionnelle, saint Joseph entre dans les méditations des théologiens, dans leurs discussions aux subtilités parfois rabbiniques mais aussi dans l'art. C'est dans ce domaine que Jean-Michel Sanchez excelle : une iconographie commentée d'une grande beauté… Les passionnés de l'histoire de la piété trouveront par ailleurs les prières, offices et invocations, fort belles et aussi précieuses pour la prière personnelle ou collective que pour la culture religieuse, comme ils apprécieront le passage approprié de la lettre encyclique Quamquam pluries de Léon XIII.
En 1889, c'est fait, l'Église est placée nommément et formellement sous le patronage de saint Joseph. On a le droit de penser qu'elle en a mis du temps…
Saint Joseph, image du Père ? C'est le propos des deux premiers chapitres de la plume de Jean-François Froger. Il y faut un peu de patience car pour mettre en lumière ce pur modèle de parfaite humilité, autrement dit, de révéler autant que faire se peut la gloire propre du père de Jésus et de l'époux de Marie, il faut concilier la métaphysique, la théologie et la connaissance de la Révélation.
De la paternité divine à la paternité humaine, le chapitre inaugural, ne se contente pas de poser « les problèmes que soulèvent la révélation évangélique et la doctrine de l'Église à propos de la paternité de Joseph ». Il fournit aussi des clés pour comprendre le récit de la Création de l'Homme, « dans sa plénitude métaphysique exprimée dans les justes rituels des hommes et des sociétés ».
On est prévenu d'emblée : on ne va pas de la paternité humaine à la paternité de Dieu : « pour comprendre la paternité humaine, il faut prendre notre modèle de compréhension en Dieu et non pas dans notre expérience ». Il faut regarder ce que nous dit la Révélation qui vient corriger (si nous le voulons bien, mais que cela est difficile !) nos représentations humaines. Or, si l'expérience ne permet pas d'atteindre à une juste idée de la paternité divine, il faut bien partir de cette expérience, individuelle ou collective, et laisser la Révélation l'éclairer d'une lumière nouvelle et la rectifier… C'est la démarche que suit l'auteur en examinant plusieurs points essentiels, à commencer par la question de la relation familiale. Il n'y a de père que lorsqu'une femme met au monde un enfant et que cet enfant est celui d'un homme, de préférence son époux. Et il n'y a de père que s'il y a un homme, « un fils de ». Cela semble évident : ces fondements naturels sont pourtant aujourd'hui bien ébranlés pour ne pas dire rejetés.
La marque distinctive de l'humain, les fondements de la nature humaine, ce sont deux capacités : celle « d'instituer une relation de droit » et « la capacité à une parole créatrice prononcée par les époux ». Les bêtes ne se marient pas… « Un homme ne peut naître que comme le fruit d'un contrat de parole, ritualisée selon la Loi divine révélée depuis la Chute. » Le contrat de mariage n'est pas d'abord un modèle juridique, mais une institution humaine qui sort l'homme de l'animalité, ou qui figure son humanité. « Toutes les populations n'accèdent pas à cette qualité du contrat humain, la polygamie ou la polyandrie, le divorce et l'adultère ou l'absence de parole viennent contredire cette institution. » On mesure à ces lignes la violence inouïe et silencieuse qui frappe les populations encore sous le joug de ces principes d'iniquités.
La « chair unique » que l'époux et l'épouse sont destinés à former est une unicité qui révèle la nature humaine à travers le lien légal du masculin et du féminin (qui est en quelque sorte condition de cette unicité). Parce que Joseph et Marie vont mettre au monde l'Homme parfait, dans une humanité régénérée, il est juste de dire que saint Joseph est « le ministre de notre salut ». Quoique non charnelle, sa paternité n'est pas une suppléance. Il montre la paternité humaine véritable à travers toutes les étapes connues (en particulier dans les Évangiles de l'enfance) de cette vie consacrée. Résignant son « moi » humain, Joseph n'a pas revendiqué la paternité de Jésus mais il a tenu son rôle de « rabbi », assumant tous les rôles de la paternité humaine. Et parce que cette paternité est parfaite, nous pouvons recevoir par saint Joseph un enseignement sur la paternité humaine. Et par là, comprendre la paternité divine que Jésus montre en même temps que ce Père qui est « la Vie » et qui donne en son fils et par son Fils, la « vie incorruptible ».
L'analyse de ce chapitre inaugural se répercute dans le suivant qui aborde plusieurs points connus : la question de la généalogie de Jésus, de son sens ; la justesse de la conduite de Joseph lorsqu'il découvre l'adultère présumé de la femme qui lui est dévolue et la miséricorde extraordinaire que cette conduite révèle ; sa capacité à recevoir l'information divine et son obéissance aux ordres reçus en songe ; enfin ce que, en tant que père légal de l'enfant, il lui communique : sa lignée… Par Marie, mais aussi par saint Joseph, Jésus appartient charnellement à la lignée royale de David.
Ces deux chapitres d'une concision à saluer mériteraient cependant de plus longs développements que bien sûr les lecteurs audacieux pourront trouver dans Le Livre de la Création et dans Le Livre de la Nature humaine, du même auteur (dans la même édition).
Néanmoins, on se plaît à rêver et à espérer un petit ouvrage, qui serait aujourd'hui salutaire, spécialement consacré à ce mystère insondable qu'est la paternité humaine et à une plus juste appréciation de ce qu'est saint Joseph et par conséquent « qui » il est : l'essentielle médiation pour comprendre qui est et ce qu'est « Notre Père ».
Un tel ouvrage jetterait sans aucun doute une lumière implacable sur la vraie nature des chemins choisis par les sociétés occidentales en matière de morale sexuelle, dévoyant le contrat fondamental qui garantit l'unicité humaine, sa visibilité et sa foncière intelligibilité. Et par conséquent son inaltérable beauté.
Ouvrages associés :
Ebook : St Joseph, image du Père
Saint Joseph, image du Père


Eecho
Dans la longue histoire de la pensée, le nombre d'ouvrages consacrés à la question des « principes » ne peut manquer d'impressionner : les principes de la philosophie, les principes du droit, ceux de la philosophie du droit, etc…. Pourquoi toute cette littérature ? Mais parce qu'elle est régie par l'idée que tout domaine de la pensée est gouverné par des principes. Il n'était, semble-t-il, venu à l'idée de personne qu'il puisse y avoir des principes qui gouvernent la pensée elle-même…
C'est pourtant l'ambition de l'Arbre des archétypes. Le sous-titre donne le ton : « les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres ». Voilà qui sent le soufre, pardon, la kabbale… J.F. Froger serait-il un gnostique ? Quiconque a eu entre les mains le livre sur les Gnostiques dans la collection la Pléiade sait de science sûre, de science profonde, qu'il n'en est rien. Mais il y a des intuitions profondes qu'il faut reprendre et redresser, avec un outillage plus sûr et une inspiration plus haute.
L'auteur nous a habitué à la question de l'énigme. Il y a consacré un livre (Énigme de la pensée). Penser est un mystère, et c'est un mystère qui appartient à l'homme et à lui seul. Les vaches ruminent, les lapins détalent, les chiens aboient et les caravanes passent. L'homme pense, depuis le berger corse qui regarde brouter ses moutons jusqu'à l'homme moderne, qui dispose de tout le temps nécessaire dans les transports en commun pour se livrer à la contemplation, puisque le temps des caravanes est révolu.
Le livre des archétypes nous explique cela, plus techniquement et plus sobrement. J'ai eu à lire dans ma vie déjà longue bien des livres. Pas tous, il n'y a que Mallarmé qui affiche cette prétention et c'est une licence poétique. Quand on a beaucoup lu et pas toujours des romances distrayantes, on a dû gober bien des bavardages, érudits, spécieux, habiles…. Bavardages quand même. On apprécie donc la concision. Chez J.F. Froger, elle confine à une forme de virtuosité…
Dans son enseignement oral, il est plus disert, on respire à des hauteurs variables, on redescend dans les vallées, même profondes. Dans ses écrits, on vit parfois en apnée mais c'est un entrainement qui en vaut bien un autre. Ne prêtons pas trop attention aux lecteurs qui ronchonnent et goûtons cette concision. Car l'introduction se révèle un modèle d'intelligence sur la question de l'écriture, autrement dit de la « naissance de l'alphabet ».
« La langue parlée n'a pas besoin d'alphabet » – c'est une assertion déjà troublante, même s'il est des langues qui n'ont pas d'écriture. La langue écrite se sert de signes pour transcrire les sons. Jusque-là, nous suivons sans trop de peine. Or, « l'invention de signes pour écrire une langue parlée relève d'une abstraction extraordinaire ». Si on en doutait, le fait même que la phonologie comme discipline n'apparaisse qu'au début du XXe siècle avec le comte Troubetskoy en témoigne… Dans l'histoire reconstituable de « l'invention de l'écriture » ce sont les choses qui ont servi de figures pour la première écriture, celle des hiéroglyphes. Les lettres sont d'abord des mots désignant des choses, dont on ne retient que le son pour le procédé d'alphabétisation. « Une figure et un phonème unique », c'est par là que commence la grande aventure du « signe écrit ». C'est pourquoi, nous dit-on, il n'y a pas d'alphabet, il y a toujours un syllabaire. Profitant ainsi de l'écriture égyptienne, l'hébreu ancien aurait imaginé une suite de signes primitifs : des lettres à valeur signifiante. Aleph, le taureau ; Beth, la maison ; Guimel, le chameau… L'usage comme l'ordre de ces lettres n'a rien d'arbitraire : voilà ce que ce livre va montrer. La succession des lettres hébraïques relève d'un sens intelligible indépendant de l'histoire de sa production et de son émergence.
Aux oubliettes l'idée d'un dépôt aléatoire « de traditions historiques agrégées successivement » (d'abord l'égyptienne, puis la phénicienne…) et « progressivement fossilisées ». Bien sûr, cela est historiquement invérifiable, c'est ce que l'auteur appelle « un choix axiomatique ». Les lettres de l'alphabet hébreu « ont une spécificité unique » et cela justifie ce livre, qui est une étude sur ce mystère étonnant que chaque lettre a un nom propre et un nombre qui lui sont affectées, et qu'elles sont organisées selon un ordre signifiant, qui « relève de la nécessité de décrire les conditions essentielles de la pensée ». C'est concis, mais les hommes et les femmes de désir trouveront dans Structure de la connaissance des descriptions et explications plus largement déployées. Quand les linguistes disent que l'alphabet est un ensemble fini qui permet de produire des énoncés indéfinis, ils n'ont pas tort. Dans le monde qui est le nôtre, celui de la chute, cela rend compte de la réalité des bavardages et des conversations insignifiantes. Mais pour l'auteur, « le système des signes de l'alphabet n'est pas seulement un système de transmission de l'information » ; (…) « parler n'est pas simplement donner de l'information, (…) c'est exprimer l'interaction de l'homme avec Dieu et avec les autres hommes ». L'alphabet hébraïque contient un enseignement caché pour l'illumination de l'âme, parce que « l'univers entier est médiation entre les intelligences divines, angéliques et humaines ».
C'est un programme autrement plus enthousiasmant que la linguistique guillaumienne.
Cet alphabet est ainsi construit sur des éléments de langage pertinents (le clou, la main, l'aiguillon…) pour dire un autre ordre de réalité : « les réalités archétypales », en référence à ces objets concrets du monde visible, du monde des choses. Ces réalités archétypales sont précisément des principes nécessaires à la pensée. Les lettres en donnent une idée par les analogies que les objets qu'elles représentent permettent de construire, et ces analogies nous sont exposées dans chacun des vingt-sept chapitres correspondant aux vingt-sept lettres.
L'Aleph et le Beth à eux seuls construisent une anthropologie. Nous ne la déflorerons pas. C'est la troisième lettre, le Guimel, qui inaugure ce patient enseignement impliqué dans l'alphabet hébraïque. Guimel, c'est le chameau, cet animal qui permet cette chose des plus difficiles, la traversée du désert, analogue à l'autre traversée, celle que l'homme doit faire pour entrer dans la Parole. Ce qui requiert une énergie proprement divine. Il s'agit de « transformer la chose en signe afin que le voyage vers le sens ait lieu » (p 21).
On retrouve cette question du langage et des langues avec la lettre « nun », le poisson. Mais il est déconseillé d'y aller directement, il faut suivre l'ordre des lettres, ordre qui conduit aux derniers chapitres : l'explication plus globale de l'ordre de l'alphabet, l'arbre des archétypes, dont la splendide illustration (et c'est à dessein que je ne donne pas la page) comble le regard. Avec un arrêt sur image pour les amoureux des mathématiques et des casse-têtes chinois : un « cube magique » (ou semi-magique). Pour comprendre cette « exploration du sens », il faut un outillage. Un peu complexe mais qui rend compte d'un fait d'expérience banal : au principe de toute perception, il y a le contraste. Il n'est pas une vue de l'esprit, il est dans la réalité du monde.
Là, il y faut un peu de persévérance, on entre dans la dimension plus technique : l'exposé de la logique quaternaire avec les catégories métaphysiques qui l'accompagnent : l'impossible, le potentiel, le contingent et le nécessaire. Ce ne sont pas des notions récentes mais elles se voient réassumées avec un outillage plus puissant, dans un paradigme résolument nouveau et apte à rendre compte du sens de cette Parole révélée initialement dans une langue donnée. Le nécessaire (autrement dit la nécessité), la contingence, ce sont de très anciennes catégories de la philosophie qui apparaissent encore dans la Théodicée de Leibnitz et dont on voit le résidu dans L'être et le néant de Sartre. Heidegger redonne à la philosophie son horizon « ontologique », mais dans l'affirmation d'une nature humaine vouée à la mort. L'appauvrissement progressif de la philosophie et l'érosion de la pensée métaphysique à compter du temps des Lumières ont eu raison de l'idée de l'existence d'un monde intelligible, héritage platonicien que l'on maintient encore dans la culture philosophique scolaire.
Au fondement de cette traversée qui figure la vie de l'homme, il y a le signe… Il faut donc s'enfoncer dans les profondeurs des lettres les plus lointaines de l'alphabet, celles qui figurent des principes de plus en plus chargés métaphysiquement. Transgressons l'instruction de l'auteur qui est de suivre l'ordre des lettres et faisons un grand bond et une escale devant le tsadé, (la dix-huitième lettre). Elle représente le harpon, l'objet du monde qui figure la justice en acte. Invitons le lecteur, même le plus grognon, à poursuivre jusqu'à la dernière lettre, le tav.
Le tav, c'est le signe et il nous donne la clé des problématiques liées au symbole, au symbolisme et à la symbolicité (l'un des fondements de la pensée, sa condition de possibilité, l'autre étant la logique). Le tav a une spécificité, et c'est pourquoi il ne peut apparaître qu'à la fin : il ne montre aucun objet concret du monde car « aucun objet ne peut signifier analogiquement le fait que les objets soient des signes ». « Avoir du sens » est symbolisé par le poisson (nun) ; « symboliser » est symbolisé par l'arbre et il n'y a pas de lettres pour l'arbre ; « être vrai » est symbolisé par la pierre, et il n'y a pas de lettres pour la pierre. Mais être un signe relève d'une décision humaine et déclarer que tous les objets sont des signes « est là encore un choix axiomatique », (ce qui signifie que c'est indémontrable). C'est « la fécondité de ce choix qui nous assure qu'il est pertinent » (p. 93).
Pour ceux que déroute l'œuvre plus massive du bibliste (Le livre de la Création ; La couronne du grand prêtre, Le Livre de la Nature humaine), ce travail constitue la meilleure introduction aux notions clés de son anthropologie : le rituel, la transmission, l'intelligence et la volonté, la vérité. Tout cela est impliqué dans l'alphabet hébraïque et « désimpliqué » au fil de chacun de ces chapitres à l'écriture ramassée.
Pour les chrétiens, L'arbre des archétypes est aussi une fenêtre sur les Psaumes, composés par le roi David. Et pour ceux qui n'ont pas connaissance de cette tradition, ils ont là une fenêtre nouvelle. L'auteur ne se contente pas de dévoiler un « usage poétique » de cette forme de prière, composante de la liturgie quotidienne et dominicale comme du Livre des Heures des contemplatifs et des contemplatives et du bréviaire des séminaristes et des prêtres. À chaque lettre est associé en exergue, un court passage de l'un de ces psaumes comme autant de petites lumières dansantes dans les vallées profondes des lettres hébraïques.
Et puisqu'il est question des exergues, éclairons celle de la première page, puisque le temps du grec et du latin est comme celui des caravanes, un temps révolu : « Ex umbris et imaginibus in veritatem », épitaphe de John Henry Neumann. Épitaphe (je reprends les informations aimablement communiquées par J.F. Froger) qui « reflète le parcours spirituel de John Henry Newman vers la vérité divine et évoque l'idée de quitter les illusions et les apparences (mais aussi les idées reçues) pour atteindre une compréhension plus profonde de la foi chrétienne ». Neuman fait allusion à la création de l'Homme dans la Genèse où Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ».
Nous partons des images (les formes du monde) comme des données de la création, non pour y échapper, mais comme point de départ et comme appui pour entrer dans le monde des réalités archétypales, (les principes). Et nous le faisons, (ou devons le faire) parce que la Révélation nous y engage, parce qu'elle enseigne à partir de l'analogie des objets du monde et parce qu'elle met ces objets dans les lettres de la langue dans laquelle la Révélation a été exprimée.
Qu'on m'autorise une parenthèse personnelle. Dans une publication déjà ancienne, D'or et de miel, on pouvait voir figurer en dernière page la représentation de cet arbre des archétypes et l'annonce de la publication du livre en préparation. J'ai gardé précieusement et pendant plus de vingt ans ce dessin de sorte de l'avoir sous les yeux le plus souvent possible. Dans un collège amiénois où j'ai assuré le catéchisme, j'ai réalisé avec mes adolescentes un montage de deux mètres de haut sur quatre mètres de large qui représentait cet arbre des archétypes. Les moniales du collège sont restées ébahies quand, avec leur accord, on a exposé dans le hall cette œuvre improbable, encadrée de deux anges asiates au malicieux sourire et au regard complice, le tout découpé dans un rouleau de papier à tapisser… Sans doute m'a-t-on prise pour une dangereuse gnostique car on n'a plus jamais requis mes services de catéchiste. L'arbre des archétypes est donc un livre de lente et profonde haleine. Je l'ai attendu pendant vingt ans. Comptez plus de dix ans, c'est cohérent – avant d'en faire la recension. Il fera le plus grand bien à ceux qui ont étudié la philosophie comme à ceux qui l'enseignent et à ceux qui sont fâchés avec elle depuis leur classe de terminale. Il comblera tous ceux qui se sont un jour demandé « mais d'où ça vient l'écriture, d'où ça vient le signe écrit ? ».
J'ai prolongé cette méditation de mes jeunes années en contemplant depuis l'une des rives du Mékong, une énorme enseigne lumineuse pour la bière Heineken, sur l'autre rive du fleuve (en caractères latins). Et puis les Chinois sont venus et elle a disparu. Mais il me suffit de regarder un enfant tracer laborieusement les premières lettres de l'alphabet pour retrouver l'énigme de mes dix ans, et éprouver de la compassion pour les petits vaillants qui ont pour prénom Népomucène ou Eléonore.
Les choses nous parlent si nous daignons nous déprendre de la fascination qu'elles exercent sur nous pour écouter ce qu'elles nous désignent et entendre leur secrète invitation à entrer dans la grande traversée qui conduit au Royaume. Même une publicité pour une bière batave…
Et puis, L'arbre des archétypes est un beau livre d'art, que l'on peut feuilleter dans les moments où l'on se souvient que « c'est le ciel qui a raison », même si, comme dit le poète, il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais. Les plus bougons eux-mêmes ne pourront pas regretter d'avoir ce livre dans leur bibliothèque : des illustrations magnifiques, presque vangoghiennes, celui-là même qui mettait des tourbillons dans sa peinture. La main de Bernadette Main est une main très sûre. Et il convient de souligner la patiente énergie qui a guidé cette main au long de sa plongée dans l'un des plus beaux mystères de la pensée humaine pour en révéler l'intensité profonde, en dégager la puissance et en laisser sourdre dans la matière même de ses dessins, la paradoxale et double lumière : celle des choses cachées et celle des choses révélées…
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Le salon beige
De Marion Duvauchel à propos d'un livre de Jean-François Froger paru en 2013 : L'arbre des archétypes : les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres.
Dans la longue histoire de la pensée, le nombre d'ouvrages consacrés à la question des « principes » ne peut manquer d'impressionner : les principes de la philosophie, les principes du droit, ceux de la philosophie du droit, etc….
Pourquoi toute cette littérature ? Mais parce qu'elle est régie par l'idée que tout domaine de la pensée est gouverné par des principes.
Il n'était, semble-t-il, venu à l'idée de personne qu'il puisse y avoir des principes qui gouvernent la pensée elle-même…
C'est pourtant l'ambition de l'Arbre des archétypes.
Le sous-titre donne le ton : « les lettres de l'alphabet hébreu comme figures et nombres ». Voilà qui sent le soufre, pardon, la kabbale… J.F. Froger serait-il un gnostique ? Quiconque a eu entre les mains le livre sur les Gnostiques dans la collection la Pléiade sait de science sûre, de science profonde, qu'il n'en est rien. Mais il y a des intuitions profondes qu'il faut reprendre et redresser, avec un outillage plus sûr et une inspiration plus haute.
L'auteur nous a habitué à la question de l'énigme. Il y a consacré un livre (Énigme de la pensée). Penser est un mystère, et c'est un mystère qui appartient à l'homme et à lui seul. Les vaches ruminent, les lapins détalent, les chiens aboient et les caravanes passent. L'homme pense, depuis le berger corse qui regarde brouter ses moutons jusqu'à l'homme moderne, qui dispose de tout le temps nécessaire dans les transports en commun pour se livrer à la contemplation, puisque le temps des caravanes est révolu.
Le livre des archétypes nous explique cela, plus techniquement et plus sobrement.
J'ai eu à lire dans ma vie déjà longue bien des livres. Pas tous, il n'y a que Mallarmé qui affiche cette prétention et c'est une licence poétique. Quand on a beaucoup lu et pas toujours des romances distrayants, on a dû gober bien des bavardages, érudits, spécieux, habiles…. Bavardages quand même. On apprécie donc la concision. Chez J.F. Froger, elle confine à une forme de virtuosité… Dans son enseignement oral, il est plus disert, on respire à des hauteurs variables, on redescend dans les vallées, même profondes. Dans ses écrits, on vit parfois en apnée mais c'est un entrainement qui en vaut bien un autre. Ne prêtons pas trop attention aux lecteurs qui ronchonnent et goûtons cette concision. Car l'introduction se révèle un modèle d'intelligence sur la question de l'écriture, autrement dit de la « naissance de l'alphabet ».
« La langue parlée n'a pas besoin d'alphabet » – c'est une assertion déjà troublante, même s'il est des langues qui n'ont pas d'écriture. La langue écrite se sert de signes pour transcrire les sons. Jusque-là, nous suivons sans trop de peine. Or, « l'invention de signes pour écrire une langue parlée relève d'une abstraction extraordinaire ». Si on en doutait, le fait même que la phonologie comme discipline n'apparaisse qu'au début du XXe siècle avec le comte Troubetskoy en témoigne…
Dans l'histoire reconstituable de « l'invention de l'écriture » ce sont les choses qui ont servi de figures pour la première écriture, celle des hiéroglyphes. Les lettres sont d'abord des mots désignant des choses, dont on ne retient que le son pour le procédé d'alphabétisation. « Une figure et un phonème unique », c'est par là que commence la grande aventure du « signe écrit ». C'est pourquoi, nous dit-on, il n'y a pas d'alphabet, il y a toujours un syllabaire. Profitant ainsi de l'écriture égyptienne, l'hébreu ancien aurait imaginé une suite de signes primitifs : des lettres à valeur signifiante. Aleph, le taureau ; Beth, la maison ; Guimel, le chameau…
L'usage comme l'ordre de ces lettres n'a rien d'arbitraire : voilà ce que ce livre va montrer. La succession des lettres hébraïques relève d'un sens intelligible indépendant de l'histoire de sa production et de son émergence. Aux oubliettes l'idée d'un dépôt aléatoire « de traditions historiques agrégées successivement » (d'abord l'égyptienne, puis la phénicienne…) et « progressivement fossilisées ». Bien sûr, cela est historiquement invérifiable, c'est ce que l'auteur appelle « un choix axiomatique ». Les lettres de l'alphabet hébreu « ont une spécificité unique » et cela justifie ce livre, qui est une étude sur ce mystère étonnant que chaque lettre a un nom propre et un nombre qui lui sont affectées, et qu'elles sont organisées selon un ordre signifiant, qui « relève de la nécessité de décrire les conditions essentielles de la pensée ». C'est concis, mais les hommes et les femmes de désir trouveront dans Structure de la connaissance des descriptions et explications plus largement déployées.
Quand les linguistes disent que l'alphabet est un ensemble fini qui permet de produire des énoncés indéfinis, ils n'ont pas tort. Dans le monde qui est le nôtre, celui de la chute, cela rend compte de la réalité des bavardages et des conversations insignifiantes. Mais pour l'auteur, « le système des signes de l'alphabet n'est pas seulement un système de transmission de l'information » ; (…) « parler n'est pas simplement donner de l'information, (…) c'est exprimer l'interaction de l'homme avec Dieu et avec les autres hommes ». L'alphabet hébraïque contient un enseignement caché pour l'illumination de l'âme, parce que « l'univers entier est médiation entre les intelligences divines, angéliques et humaines ».
C'est un programme autrement plus enthousiasmant que la linguistique guillaumienne.
Cet alphabet est ainsi construit sur des éléments de langage pertinents (le clou, la main, l'aiguillon…) pour dire un autre ordre de réalité : « les réalités archétypales », en référence à ces objets concrets du monde visible, du monde des choses. Ces réalités archétypales sont précisément des principes nécessaires à la pensée. Les lettres en donnent une idée par les analogies que les objets qu'elles représentent permettent de construire, et ces analogies nous sont exposées dans chacun des vingt-sept chapitres correspondant aux vingt-sept lettres.
L'Aleph et le Beth à eux seuls construisent une anthropologie. Nous ne la déflorerons pas. C'est la troisième lettre, le Guimel, qui inaugure ce patient enseignement impliqué dans l'alphabet hébraïque. Guimel, c'est le chameau, cet animal qui permet cette chose des plus difficiles, la traversée du désert, analogue à l'autre traversée, celle que l'homme doit faire pour entrer dans la Parole. Ce qui requiert une énergie proprement divine. Il s'agit de « transformer la chose en signe afin que le voyage vers le sens ait lieu » (p 21).
On retrouve cette question du langage et des langues avec la lettre « nun », le poisson. Mais il est déconseillé d'y aller directement, il faut suivre l'ordre des lettres, ordre qui conduit aux derniers chapitres : l'explication plus globale de l'ordre de l'alphabet, l'arbre des archétypes, dont la splendide illustration (et c'est à dessein que je ne donne pas la page) comble le regard. Avec un arrêt sur image pour les amoureux des mathématiques et des casse-têtes chinois : un « cube magique » (ou semi-magique).
Pour comprendre cette « exploration du sens », il faut un outillage. Un peu complexe mais qui rend compte d'un fait d'expérience banal : au principe de toute perception, il y a le contraste. Il n'est pas une vue de l'esprit, il est dans la réalité du monde.
Là, il y faut un peu de persévérance, on entre dans la dimension plus technique : l'exposé de la logique quaternaire avec les catégories métaphysiques qui l'accompagnent : l'impossible, le potentiel, le contingent et le nécessaire. Ce ne sont pas des notions récentes mais elles se voient réassumées avec un outillage plus puissant, dans un paradigme résolument nouveau et apte à rendre compte du sens de cette Parole révélée initialement dans une langue donnée. Le nécessaire, (autrement dit la nécessité), la contingence, ce sont de très anciennes catégories de la philosophie qui apparaissent encore dans la Théodicée de Leibnitz et dont on voit le résidu dans L'être et le néant de Sartre. Heidegger redonne à la philosophie son horizon « ontologique », mais dans l'affirmation d'une nature humaine vouée à la mort. L'appauvrissement progressif de la philosophie et l'érosion de la pensée métaphysique à compter du temps des Lumières ont eu raison de l'idée de l'existence d'un monde intelligible, héritage platonicien que l'on maintient encore dans la culture philosophique scolaire.
Au fondement de cette traversée qui figure la vie de l'homme, il y a le signe… Il faut donc s'enfoncer dans les profondeurs des lettres les plus lointaines de l'alphabet, celles qui figurent des principes de plus en plus chargés métaphysiquement. Transgressons l'instruction de l'auteur qui est de suivre l'ordre des lettres et faisons un grand bond et une escale devant le tsadé, (la dix-huitième lettre). Elle représente le harpon, l'objet du monde qui figure la justice en acte. Invitons le lecteur, même le plus grognon, à poursuivre jusqu'à la dernière lettre, le tav.
Le tav, c'est le signe et il nous donne la clé des problématiques liées au symbole, au symbolisme et à la symbolicité (l'un des fondements de la pensée, sa condition de possibilité, l'autre étant la logique). Le tav a une spécificité, et c'est pourquoi il ne peut apparaître qu'à la fin : il ne montre aucun objet concret du monde car « aucun objet ne peut signifier analogiquement le fait que les objets soient des signes ». « Avoir du sens » est symbolisé par le poisson (nun) ; « symboliser » est symbolisé par l'arbre et il n'y a pas de lettres pour l'arbre ; « être vrai » est symbolisé par la pierre, et il n'y a pas de lettres pour la pierre. Mais être un signe relève d'une décision humaine et déclarer que tous les objets sont des signes « est là encore un choix axiomatique », (ce qui signifie que c'est indémontrable). C'est « la fécondité de ce choix qui nous assure qu'il est pertinent » (p. 93).
Pour ceux que déroute l'œuvre plus massive du bibliste, (Le livre de la Création ; La couronne du grand prêtre, Le Livre de la Nature humaine), ce travail constitue la meilleure introduction aux notions clés de son anthropologie : le rituel, la transmission, l'intelligence et la volonté, la vérité. Tout cela est impliqué dans l'alphabet hébraïque et « désimpliqué » au fil de chacun de ces chapitres à l'écriture ramassée.
Pour les chrétiens, L'arbre des archétypes est aussi une fenêtre sur les Psaumes, composés par le roi David. Et pour ceux qui n'ont pas connaissance de cette tradition, ils ont là une fenêtre nouvelle. L'auteur ne se contente pas de dévoiler un « usage poétique » de cette forme de prière, composante de la liturgie quotidienne et dominicale comme du Livre des Heures des contemplatifs et des contemplatives et du bréviaire des séminaristes et des prêtres. À chaque lettre est associé en exergue, un court passage de l'un de ces psaumes comme autant de petites lumières dansantes dans les vallées profondes des lettres hébraïques.
Et puisqu'il est question des exergues, éclairons celle de la première page, puisque le temps du grec et du latin est comme celui des caravanes, un temps révolu : « Ex umbris et imaginibus in veritatem », épitaphe de John Henry Neumann. Épitaphe (je reprends les informations aimablement communiquées par J.F. Froger) qui « reflète le parcours spirituel de John Henry Newman vers la vérité divine et évoque l'idée de quitter les illusions et les apparences (mais aussi les idées reçues) pour atteindre une compréhension plus profonde de la foi chrétienne ». Neuman fait allusion à la création de l'Homme dans la Genèse où Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ».
Nous partons des images (les formes du monde) comme des données de la création, non pour y échapper, mais comme point de départ et comme appui pour entrer dans le monde des réalités archétypales, (les principes). Et nous le faisons, (ou devons le faire) parce que la Révélation nous y engage, parce qu'elle enseigne à partir de l'analogie des objets du monde et parce qu'elle met ces objets dans les lettres de la langue dans laquelle la Révélation a été exprimée.
Qu'on m'autorise une parenthèse personnelle. Dans une publication déjà ancienne : D'or et de miel, on pouvait voir figurer en dernière page la représentation de cet arbre des archétypes et l'annonce de la publication du livre en préparation. J'ai gardé précieusement et pendant plus de vingt ans ce dessin de sorte de l'avoir sous les yeux le plus souvent possible. Dans un collège amiénois où j'ai assuré le catéchisme, j'ai réalisé avec mes adolescentes un montage de deux mètres de haut sur quatre mètres de large qui représentait cet arbre des archétypes. Les moniales du collège sont restées ébahies quand, avec leur accord, on a exposé dans le hall cette œuvre improbable, encadrée de deux anges asiates au malicieux sourire et au regard complice, le tout découpé dans un rouleau de papier à tapisser… Sans doute m'a-t-on prise pour une dangereuse gnostique car on n'a plus jamais requis mes services de catéchiste.
L'arbre des archétypes est donc un livre de lente et profonde haleine. Je l'ai attendu pendant vingt ans. Comptez plus de dix ans, c'est cohérent – avant d'en faire la recension. Il fera le plus grand bien à ceux qui ont étudié la philosophie comme à ceux qui l'enseignent et à ceux qui sont fâchés avec elle depuis leur classe de terminale. Il comblera tous ceux qui se sont un jour demandé « mais d'où ça vient l'écriture, d'où ça vient le signe écrit ? ». J'ai prolongé cette méditation de mes jeunes années en contemplant depuis l'une des rives du Mékong, une énorme enseigne lumineuse pour la bière Heineken, sur l'autre rive du fleuve (en caractères latins). Et puis les Chinois sont venus et elle a disparu. Mais il me suffit de regarder un enfant tracer laborieusement les premières lettres de l'alphabet pour retrouver l'énigme de mes dix ans, et éprouver de la compassion pour les petits vaillants qui ont pour prénom Népomucène ou Eléonore.
Les choses nous parlent si nous daignons nous déprendre de la fascination qu'elles exercent sur nous pour écouter ce qu'elles nous désignent et entendre leur secrète invitation à entrer dans la grande traversée qui conduit au Royaume. Même une publicité pour une bière batave…
Et puis, L'arbre des archétypes est un beau livre d'art, que l'on peut feuilleter dans les moments où l'on se souvient que « c'est le ciel qui a raison », même si, comme dit le poète, il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais. Les plus bougons eux-mêmes ne pourront pas regretter d'avoir ce livre dans leur bibliothèque : des illustrations magnifiques, presque vangoghiennes, celui-là même qui mettait des tourbillons dans sa peinture. La main de Bernadette Main est une main très sûre. Et il convient de souligner la patiente énergie qui a guidé cette main au long de sa plongée dans l'un des plus beaux mystères de la pensée humaine pour en révéler l'intensité profonde, en dégager la puissance et en laisser sourdre dans la matière même de ses dessins, la paradoxale et double lumière : celle des choses cachées et celle des choses révélées…
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Eecho. Recension de Marion Duvauchel
C'est parce que, dans ce qu'on appelle les « mythes », les hommes projettent des données internes lorsqu'ils parlent des « dieux » ou des « divinités », qu'Œdipe est « une source de connaissance de première grandeur » : c'est le premier des partis pris du dernier livre de J.F. Froger. Et puisque le mythe d'Œdipe vient de la Grèce, plutôt que se plonger dans la lecture de la Métapsychologie de Sigmund Freud ou dans Moïse et le monothéisme, relisons donc les tragédies de Sophocle (Œdipe roi, Œdipe à Colone), la source première du mythe bien avant les élucubrations des psychanalystes viennois. Car « Freud a rendu très célèbre le meurtre d'un père (Laïos) en faisant jouer inconsciemment l'horreur du parricide, mais en promouvant cet exemple comme un paradigme universel : tout fils devrait vouloir au moins inconsciemment, tuer son père et épouser sa mère. Il fait oublier que ce meurtre et cet inceste sont dans leur principe le résultat de la volonté meurtrière du père sur son fils nouveau-né, avec le consentement de la mère » (p. 227). Funeste oubli qu'il convenait de réparer.
Le mythe, nous dit-on dans ce livre, parle « de structures inconscientes en l'homme, et des structures qui ne varient pas ». Ce n'est pas tout de le dire, il faut expliquer. Deux questions se posent : « tous les comportements sont-ils liés à la vie psychique ? Tout comportement est-il interprétable » ? À la première question, la réponse est non. Tiens donc, il existerait des comportements tout à fait indépendants de la vie psychique ? Chez l'homme, tous les comportements signifiés par des signes corporels sont liés à la vie psychique et c'est pourquoi quand nous voyons un homme, nous voyons « une âme ». Le mythe reflète l'état de l'homme mais dans « une sorte de moyenne universelle ». Le « parti pris » va donc consister à regarder les images du mythe, à tenter d'en comprendre le sens et pour le cas qui nous occupe, répondre à la question : de quoi Œdipe est-il donc la figure ?
La question engage aussi la philosophie. « On ne peut parler d'homme qu'au moment où potentiellement la conscience et la liberté sont possibles ». C'est ce à quoi la philosophie classique, globalement, a tenté de répondre jusqu'au moment où elle a abdiqué, frappée en son cœur même par ce que Freud appelait les blessures narcissiques : Marx, Darwin, et … Freud lui-même. Avec Moïse et Œdipe, foin de blessures narcissiques, foin de toute la littérature psychologique et psychanalytique supposée nous éclairer sur nous-mêmes et nous aider à vivre, il faut réfléchir : « Le seul problème psychologique consiste donc à déterminer, à connaître, la forme psychique permettant une telle naissance. C'est ce passage-là qui réordonne toute la vie antérieure et lui donne un sens. Sinon, il n'y a aucun critère de santé psychique ». Et le mythe d'Œdipe nous offre une image de ce passage et même tout le récit de la naissance à la mort conduit à ce passage, qui est une « assomption ».
Doit-on poser a priori un modèle conceptuel de l'Homme pour analyser son comportement à l'aide de ce modèle ? Peut-on se passer de modèle ? La question n'a rien d'oiseux, elle est même l'occasion de mettre deux ou trois choses au point : non, nous ne sommes pas des animaux récepteurs. A côté des découvertes précieuses (le style oral), l'idée que Marcel Jousse imposait comme une nécessité théorique – l'homme est un composé humain- est erronée. Et pour cause, ce serait admettre que l'homme est (n'est que) ce fameux animal raisonnable ayant un corps et une âme, héritage d'Aristote assumée dans la philosophie scolastique, stérilisante sur ce point car alors « aucune synthèse ne peut plus rendre compte de son unité ». Piégée au fond de cette impasse, l'anthropologie chrétienne s'y est enlisée.
Il faut donc lire le mythe selon la méthode de M. Froger : une interprétation qui tienne compte de la symbolicité des images pour répondre à la question « de quoi Œdipe est-il le symbole » ? Pour cela, seront examinées et expliquées les « images « constitutives de cet improbable et inconfortable récit, de la naissance à la mort : « les pieds du roi », « La mère d'Œdipe », « Le choix ou la flèche d'Apollon », « la Sphinge », autant de chapitres. Mais aussi : « Les bâtons et leur usage », où apparaît plus nettement la méthode comparative. Œdipe, contrairement à Moïse, ne soupçonne pas l'usage vrai du bâton. Il s'en sert d'abord comme arme (comme on se servirait d'un gourdin) pour tuer le gêneur qui lui interdit le passage, (et qui s'avère être son père génétique) puis comme bâton de vieillesse, comme « soutien à sa déficience génétique ».
Puisqu'il est question de la vie psychique, il faut examiner les conditions et circonstances de la naissance et les « décrets de mort » qui pèsent sur celles-ci : pas seulement sur celle d'Œdipe (Œdipe à Colone) ou même sur celle de Moïse mais aussi sur celle de Jésus. Chapitre essentiel qui nous donne un premier « modèle » de la vie affective humaine, tiré de l'interprétation des images qui organisent la mort d'Œdipe, comme autant de symboles inconscients de cette vie affective : le liquide (l'inconscient), le texte (la rationalité) et le contrat (la vie sociale).
Comme nul ne saurait l'ignorer, pour naître, il faut la mère, mais il faut aussi le père. Or, ce que la doctrine freudienne a passé sous silence, c'est la faute à l'origine de cette tragédie : l'amour homosexuel de Laïos, le père d'Œdipe. C'est l'objet en particulier du chapitre XIII, « Faire face à la Sphinge », chapitre audacieux pour ne pas dire risqué, (chapitre un peu technique aussi) puisqu'il s'agit de montrer comment le mythe « dévoile subtilement une relation entre l'inceste et l'homosexualité » en même temps qu'il fournit « une description des fondements psychiques de l'homosexualité en tant que refus de la conception, puis refus du concept et débordement des représentations mentales ». L'homosexualité, nous dit l'auteur, c'est le refus de l'altérité dans la distinction. Si Laïos refoule sa transgression, Œdipe accomplit le refoulement de ce refoulement. Il ne lui restera plus qu'à s'aveugler à son propre aveuglement, dans une image à la structure symétrique et inverse. Ouf…
Et Moïse ?
Bien des chapitres sont en effet consacrés au malheureux roi de Thèbes et déploient pour chaque symbole ou événement de sa vie malheureuse une analyse minutieuse. C'est qu'il faut libérer Œdipe de Freud, ce n'est pas la moindre des vertus et des ambitions de cet ouvrage. C'est aussi que le mythe grec ne se comprend pleinement qu'au regard de l'autre système d'images, celui de la Révélation. Il y a de la pédagogie dans cette exposition en seize chapitres et elle a à voir avec les partis pris de l'auteur. Ainsi, la Sphinge et le Buisson ardent sont les deux figures antinomiques de l'homme confronté à l'énigme de sa propre nature. Œdipe nous révèle l'homme œdipien : celui « qui prend sa raison dévoyée pour sa propre inspiration ». Moïse montre le processus de libération (ch. XIV) qui commence avec la « Sortie d'Égypte » où l'on voit repris un ensemble d'images avec lesquelles nous sommes désormais familiarisées, puisque nous avons parcouru les trois quarts du chemin et des chapitres.
Comme le souligne le préfacier ( le père Lopez Saez), trois langages s'éclairent ainsi réciproquement : celui du mythe grec, celui de la figure mosaïque et celui qui est propre à la Révélation chrétienne. « Le langage employé par l'homme achevé pour se faire comprendre de ceux qui ne le sont pas est précisément le langage symbolique, parce que ce langage est celui même de l'âme-en- relation-au-monde ». C'est le langage de Jésus, mais c'est aussi le langage des images de la Révélation.
Nous pouvons alors suivre « l'itinéraire des plaies », itinéraire de régénération de la totalité du psychisme humain décrit selon la structure que les lecteurs de M. Froger connaissent : la structure quaternaire. Cet « itinéraire » nous fait parcourir, par étapes, un chemin de connaissance qui est un chemin de guérison, et donc de liberté.
Ce livre s'adresse à tous ceux qui ne consentent pas à l'idée de l'homme imposée depuis que ces trois plaies mentionnées plus haut, enfoncée dans les flancs de l'histoire et de la pensée, les gangrènent; il est une antidote pour ceux qui cherchent une issue à l'impasse où la méchanceté des hommes a jeté l'anthropologie ; il s'adresse plus simplement à ceux qui auraient envie de relire Sophocle avec une clé herméneutique nouvelle ; il intéressera tous ceux qui s'intéressent aux voies du symbole et qui cherchent souvent dans des gnoses chimériques une réponse imaginative à de vraies questions ; il s'adresse surtout à ceux qui ont envie de mieux comprendre leur tradition chrétienne, à travers la Révélation et les images qui ordonnent cette Parole énigmatique souvent bien mal comprise et plus souvent encore mésinterprétée.
Il s'adresse surtout à tous ceux qui, un jour, ont senti peser sur leur existence humaine l'ombre sinistre de ce « décret de mort » et qui ont aspiré à s'en voir libérés, c'est-à-dire à une nouvelle naissance.
« Il faut donner l'occasion à une liberté de naître ».
Je suis d'accord.
Ce livre en donne l'occasion.
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Eecho
Depuis des lustres, l'Église s'évertue à défendre l'alliance de la foi et de la raison sans réussir complètement sa démonstration. Probablement parce que l'opposition que des siècles de réflexion sur la question ont fini par imposer n'est pas aussi pertinente qu'il y paraît. Il faut donc qu'elle recouvre une autre structure agonistique : celle de la Révélation et de la logique. Mais il n'est pas aisé de bousculer des siècles de réflexion théologique. C'est pourquoi Une nouvelle apologie du christianisme n'est ni un vain titre, ni un travail vain. Et puisque l'on nous affirme que « la droite raison démontre les fondements de la foi », l'auteur insiste sur ce point de son travail : « de bien définir de quoi il s'agit lorsqu'on parle de raison, de « droite raison et de connaissance par la foi ». Il me semble qu'il a raison et qu'il était temps !
L'idée au fond est simple : la raison n'est pas indépendante de la Révélation, mais pour le comprendre il faut oublier la perspective héritée d'Aristote, celle d'une logique binaire. C'est le présupposé massif de M. Froger depuis une bonne cinquantaine d'année, armature d'une conception nouvelle concernant la place centrale de la logique dans la compréhension des Écritures et l'idée que la Révélation est exprimée dans une logique « quaternaire » correspondant aux « structures logiques sous-jacentes à la pensée hébraïque inspirée ». Toute la connaissance humaine serait ainsi descriptible par une structure relationnelle quaternaire. Cela demande déjà quelque effort mais cela est audible et cela a été présenté dans la plupart de ses travaux de bibliste et en particulier dans ce qui constitue une sorte de « somme » : Le libre de la Création, Le livre de la Nature humaine, et La couronne du grand-prêtre.
Mais avec Une nouvelle apologie du christianisme , dont le sous-titre est expressif – « propos pour une logique intégrale » – il s'agit d'aller plus loin encore. Une logique intégrale ne rend pas seulement compte de la connaissance, elle doit rendre compte aussi de la Vie ; il s'agit donc de montrer que la vie obéit, elle aussi, à la logique, puis que la Vie éternelle, c'est de Te connaître. Il faut donc que la logique soit compatible avec la vie, parce que Jésus se décrit comme étant précisément « la Vie ». La logique quaternaire est la logique de la vie, la logique qui gouverne la réalité et celle qui gouverne l'expression de la Parole, et c'est une logique du Bien, parce que, comme le rappelle le père Lopez Saez dans sa préface, il n'y a pas de logique du mal.
Mais ce n'est pas tout de le dire, il faut l'établir, c'est là que les choses se corsent.
Dans un tableau d'ensemble, le préfacier a regroupé sous la forme d'un tableau la « Quaternité de la vie humaine » telle qu'elle est développée dans une sorte de première partie du livre (les vingt premiers petits chapitres) : c'est un grand service qu'il rend au lecteur. Lire avec attention le plan détaillé placé à la fin peut aider à une intégration plus facile de données parfois complexes. Et la première partie consiste à déployer cette logique avec la précision qui est le propre de l'auteur, réassumant des concepts que nous connaissons bien : la personne, la liberté, les formes du monde, la nature, l'unicité et la multiplicité. Mais dans une structure inhabituelle, complexe sans aucun doute, parfois technique, inutile de le nier, mobile car elle offre des points de vue différenciés, un système cohérent qui ouvre des perspectives nouvelles pour comprendre la source de la liberté humaine, admettre que cette source est inconnaissable en dehors d'une révélation. Et que cela rend compte de ce qu'on a coutume d'appeler « la personne ». On trouve donc dans cet ouvrage une juste appréhension de ce qu'est l'intelligence, de ses opérations essentielles ; une juste appréhension de la parole et du langage (et du malheur de vivre dans une parole pervertie) ; on y trouve une définition de l'analogie d'une précision quasi maniaque, prolongée dans la notion de figure. Et c'est là que les choses se compliquent un peu puisqu'elles commencent à apparaitre exprimées selon un formalisme qu'on peut trouver rebutant.
Tous ceux qui ont lu Balzac ou Victor Hugo le savent : il est parfois sage de passer quelques pages de descriptions plutôt que d'abandonner le livre. C'est une liberté que l'auteur, avec sagesse, concède à son lecteur pour les aspects techniques. En première lecture seulement. Il en faut donc une deuxième, et sans doute même deux autres encore. C'est que si les Écritures sont un jardin, on n'y entre pas sans quelque préparation, à commencer par une purification de « notre usage de la langue et de notre accès à la parole ». Car l'outil premier du langage, c'est l'analogie. Or, il est impossible de parler de logique hors d'une langue et d'un système de signes, et ce système de signes, même lorsque nous le maîtrisons fonctionne dans la réalité que la théologie a appelé « la chute ». Mais au-delà des déficiences de l'intelligence humaine, la réalité appréhendée représente elle-aussi une difficulté. Il est une loi formulée clairement : « pour entrer dans un discours de type logique, il convient de distinguer la structure du discours d'avec la structure de ce qu'il décrit ». L'intelligence met de l'ordre dans la perception des choses en les nommant, c'est-à-dire en fabriquant des classes d'objet et elle met de l'ordre dans les relations que les choses entretiennent entre elles. Ainsi en pédagogue avisé, l'auteur nous entretient du travail même de l'intelligence, dans ses essentielles opérations, dont la première consiste à créer des distinctions. Et ce travail de l'intelligence se fait dans la parole, qui fait partie de l'essence de l'homme. Il est bon de le rappeler dans un monde de bavardage où l'on déparle le plus souvent, et où l'on croit que la communication, c'est de la parole.
Décrire un système ne suffit pas, il faut en montrer les applications. S'il y a une première partie (l'exposé du système) il y a nécessairement une seconde partie : c'est celle qui présente plusieurs applications de la structure mise en évidence et précisément décrite. Plusieurs analyses logiques sont proposées, d'abord selon la logique ternaire (les tentations au désert, l'échelle de Jacob) puis selon la logique à la fois ternaire et quaternaire.
Ainsi, l'exemple de l'échelle de Jacob fournit un exemple de représentation imagée qui porte en particulier sur la source de la liberté, sur l'unicité de la personne humaine. L'analyse montre la transformation que doit subir Jacob pour devenir le père de ceux qui auront YHVH pour divinité (p. 176 et suivantes).
La troisième analyse logique est celle de la guérison de Bethsaïda et la signification de l'aveuglement spirituel dont la cécité est en quelque sorte la « figure ».
Suit une « application approfondie » (24, p. 200 et suivantes) : celle qui porte sur les états du corps de Jésus, où toute la structure quaternaire est en jeu, pas seulement la logique ternaire. Ce corps se montre selon trois états : le corpus natum, le corpus surrectum et le corpus sessum. Un même corps exprime la manifestation de la Parole divine dans le monde, mais sous trois formes qui en montrent des aspects différents. Voilà qui pourrait contribuer à renouveler toute la théologie et qui sait, convaincre avec des arguments de type logique tous ceux qui rebutent la langue appauvrie et bavarde qui nous asphyxie. Et apporter des éclairages nouveaux sur le mystère de ce corps « passe-muraille » et de la formule « qui siège à la droite du Père ».
Et enfin, en dernière apparition mais non la moindre, l'épisode des noces de Cana constitue là encore un domaine d'application des structures à la fois quaternaires et ternaires, occasion pour l'auteur de montrer la structure de la famille et « la nature du contrat liant un homme et une femme pour qu'il soit réellement possible de « faire de l'homme » (p. 225). C'est d'actualité…
Ajoutons que, enfin, nous est proposé une analyse pertinente et recevable du mot de Jésus à sa mère et de la réponse inspirée de la sainte Vierge (faites ce qu'Il vous dira), échange qu'on avait fini par renoncer à interpréter vu que cela ne convainquait personne.
Il ne faut rien omettre de lire, en particulier l'exergue du pape Benoit XVI (21 mars 2007) et cette formule inoubliable : « le Christ est la vérité, non la coutume ».
La Quaternité de la Vie, qui obéit à la logique du Verbe divin, (le Logos de notre système conceptuel), c'est l'objet de de ce livre. Un peu technique bien sûr, mais parce qu'il s'adresse à un public différencié : il y en a qui aiment la logique et que le formalisme mathématique ne rebute pas ; il y en a qui font comme avec les descriptions de La Comédie humaine, ils passent ce qu'ils ne comprennent pas, ce qui les ennuie, ils y reviendront plus tard, en deuxième lecture. Et il y a ceux qui trouve cela vraiment par trop technique, et c'est à eux que s'adresse cette recension, en espérant qu'elle les aidera à surmonter les difficultés inhérentes à une pensée radicalement nouvelle, qui exige une transformation du lecteur.
Et il y a ceux qui, comme moi, se résignent à ne rien comprendre à la démonstration mathématique en trois pages de Robert Lutz intégrée dans « une nouvelle apologie », et qui espèrent que cela n'hypothèque pas leur compréhension de ce qui est essentiel.
Le protocole d'accès nous est d'ailleurs donné dans les dernières lignes de l'exergue :
« Prie avant tout pour que les portes de la lumière te soient ouvertes, parce que personne ne peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui accordent pas de comprendre. » (Dial,7,3).
L'accès à la connaissance est aussi une affaire de prière.
Ouvrage associé :


Eecho
Au moins dans le cadre de l'association Eecho, on ne présente plus M. Jean-François Froger. On connaît son travail et en particulier la découverte de la logique réelle qui organise la Parole révélée : une logique quaternaire. Les plus réticents mêmes admirent cette œuvre impressionnante, tout en regrettant son aspect technique jugé parfois rebutant.
Comme dans tous les livres de Jean-François Froger, nous avons accès au texte araméen et à une traduction dans la langue d'arrivée proche de la langue de départ, avec des références précises pour ceux qui voudraient aller plus loin dans ce domaine. Cela est très précieux. On ne peut que l'en remercier, comme aussi remercier l'éditeur qui affronte les contraintes techniques de l'araméen.
Avec ce petit livre, il sera difficile, même aux grands Réticents devant l'Éternel de déplorer la place prise par cette logique quaternaire ou par une métaphysique ardue. Et pour cause : ce livre est le fruit d'une retraite et son objet est l'un des textes de Jésus les plus populaires sinon les mieux compris : les Béatitudes.
On en compte neuf. Neuf Béatitudes, mais six chemins. Annoncés en p. 13 sous le titre: « A l'orée des chemins ».
C'est tout un programme : connaître la sagesse et l'éducation ; comprendre les paroles de l'intelligence ; recevoir une éducation sensée (justice, jugement et droiture) ; donner aux naïfs la ruse, au jeune, connaissance et pensée ; comprendre parabole et interprétation, les paroles des sages et leurs énigmes ».
Neuf Béatitudes donc mais six chemins, donc six chapitres. Pourquoi ?
Parce que si le texte des Béatitudes se présente sous la forme discursive d'une énumération, il est organisé par une structure, structure qui fait l'objet d'une explicitation tout au long de cet ouvrage, sous ses deux formes : la structure en carré et la structure en « tresse ».
Chacun de ces chemins suivis ou à suivre relie la (ou les) Béatitudes évoquée(s) à un ensemble qui la sous-tend : les vertus (l'humilité et la pauvreté) ; la miséricorde, reflet de la Miséricorde divine dont on retrouve l'expression dans l'une des formules du Notre Père (pardonne nous… comme…) ; ou encore la persécution, celle du disciple et celle de l'Église. Mais aussi les paraboles ou l'enseignement même de Jésus, qui se trouve ainsi explicité et éclairé ; ou encore la prophétie d'Isaïe qui annonce que toutes
larmes seront essuyées de nos yeux : Heureux les affligés…
Cette « structure » n'est pas uniquement un exercice formel : elle rappelle que, au-delà de l'énumération qu'impose la langue, les Béatitudes constituent une composition unique, un « tissage » dans une unité où brille l'intelligence divine de Celui qui nous a laissé ce texte unique, qui est d'abord une parole orale.
Au-delà d'un petit guide lumineux pour entrer dans l'enseignement de Jésus, le lecteur trouvera là une initiation à la « forme » même qui organise cet enseignement, en en révélant le point nodal : la Miséricorde. Si chacun des six chemins proposés s'appuie sur des paraboles ou des passages de l'enseignement de Jésus, comme aussi de la Torah, il renvoie lorsqu'il y a lieu à la Prière des Prières : le « Notre Père ».
Et à sa dernière formule : Délivre-nous du Malin. Ceux qui ont suivi les enseignements de M. Froger sont conscients des enjeux d'une traduction juste, et donc d'une juste interprétation. Ils sont conscients que c'est aussi dans l'Église qu'il nous faut ces « pauvres dans le souffle » (pauvres en esprit) : ces chrétiens qui reçoivent la parole telle qu'elle est donnée, sans la rapporter à leur expérience individuelle ou à un savoir culturel, y compris le savoir ecclésial ou théologique, souvent éperdu d'abstractions, ou pire encore, appauvri ou dénaturé par les multiples tentatives d'accommoder cette Parole à l'esprit du temps.
Ainsi chaque chemin est le lieu d'explicitation de ces formules dont nous ne mesurons pas toujours, faute d'une interprétation ad hoc, qu'elles nous parlent du Père et de l'identité véritable de Jésus, le Messie ; qu'elles parlent du Royaume, de Satan, de la justice et de la miséricorde, de l'effroyable concurrence qui organise la vie des hommes et rend toute paix impossible en dehors de celle de Jésus, et même du devenir des morts.
C'est dans le sixième chemin qu'on trouve, plus explicitement, les relations mutuelles des neuf Béatitudes et la logique qui les sous-tend.
Les grands Réticents vont encore grogner : il y a trois pages sur la logique. Pour certains ce sera encore trop : oui, mais ces trois pages s'ouvrent sur des lignes lumineuses sur le royaume de Dieu. Suggérons qu'ils acceptent, au moins le temps de la lecture, d'être « pauvre de souffle », et de se donner ainsi une chance d'entrer dans la compréhension, au-delà de l'encodage logique, de la puissance transformante de l'enseignement de Jésus.
Ajoutons que cet encodage logique nous est exposé avec le maximum de clarté dont il est possible de faire preuve, que c'est une découverte majeure, pour ne pas dire décisive, et que tout ce qui est vraiment nouveau requiert quelque effort.
Ne fermez pas le livre : il y a des notes…
La première est un petit développement sur la note de bas de page n° 2 de la page 72. Il s'agit d'une analyse précise autant que prudente sur l'analogie spatiale énigmatique et même problématique du Shéol et de la Géhenne. En deux pages éclairantes, tous ceux qui s'intéressent à l'épineux problème du « devenir des morts » trouveront là de quoi nourrir leur méditation et peut-être, orienter leur réflexion future. Car, n'est-ce pas, il est un péché que la Miséricorde elle-même ne saurait racheter ou pardonner : le péché contre l'Esprit, conséquence d'une abominable confusion.
Et c'est bien l'enjeu de la dernière formule du Notre Père : ne nous laisse pas entrer dans la tentation de la confusion, celle de confondre Dieu et Satan. Celle aussi de douter de l'inspiration du Saint Esprit et donc de douter de Dieu, de sa Bonté, et donc de sa Miséricorde.
Car Satan seul nous abuse. Dieu ne nous abuse pas. Il dit vrai, vraie sa Parole, vraie sa Promesse, accomplie en son Fils, son Envoyé.
« La persécution la plus intime et la plus lancinante que le monde puisse nous infliger, c'est le doute » (p. 110).
Le doute, ce corrupteur de l'âme… Contre ce mal vrai qui dissout la volonté, ronge la foi et corrompt l'intelligence, (ce mal qui sans nul doute a conduit à l'apostasie des peuples de l'Europe), il y a une antidote : les Béatitudes. Et les six chemins pour entrer dans une compréhension plus profonde de ce qui fait la force de ce texte et son énigmatique splendeur : Celui qui en est la Source et l'Auteur.
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eBook : Six chemins pour connaître sagesse et intelligence
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Six chemins pour connaître sagesse et intelligence


Archivo Teológico Granadino nº 80
Ce livre est né à l'occasion de l'initiative du pape François, qui a fait passer la fête de sainte Marie-Madeleine d’un simple souvenir au statut de Fête, en appuyant sa décision sur le fait que l'Église, traditionnellement, a toujours honoré la Sainte avec le titre d'Apôtre des apôtres. Ainsi, le Pape élève le degré de célébration liturgique de la Sainte au même rang que celui de chacun des apôtres. Il ajoute également que la mission qu'elle a réalisée en fait un exemple et un modèle pour toute femme chrétienne. Dans certaines régions de France, depuis la révision liturgique de 1962, la fête de la Sainte se célèbre avec la même solennité que celle des apôtres. Aujourd’hui, cette façon de l'honorer s’étend à toutes les églisescatholiques. Bien que beaucoup de gens aient une vision contraire à la réalité, ce ne sontpas les Orientaux qui lui ont donné le titre d'Apôtre des apôtres, mais les Occidentaux. En particulier, il semble qu'Hippolyte de Rome ait été le premier à lui donner ce titre dans son commentaire sur le Cantique des cantiques. L'intérêt des Français de Provence pour la Sainte se fonde sur une tradition incertaine selon laquelle elle se serait retirée dans cette région de la Gaule transalpine dans les dernières années de sa vie. Ce qui est certain, c'est que, dans cette région, comme dans le reste de la France, une dévotion particulière lui est portée depuis très longtemps. En présentant le personnage, les auteurs retiennent l'idée queMarie de Béthanie serait Marie-Madeleine mais aussi la femme anonyme qui est tombée aux pieds de Jésus dans la maison du pharisien, rejoignant l'hypothèse la plus plausible sur l'identification de ces trois femmes, en s’appuyant sur les textes canoniques, grecs et latins. Pour l'histoire de sa résidence en Provence, en l’absence de documents fiables pour l’étayer, ils se réfèrent aux implications théologiques et aux œuvres issues de cette présence possible dans le sud de la Gaule, en soulignant les racines profondes que le christianisme a fixées dans cette province romaine, toujours à la dévotion pour sainte Marie-Madeleine. En ce qui concerne la Sainte, la relation particulière qu’elle eut avec Jésus est soulignée d'une manière spéciale, comme on peut la déduire des textes évangéliques. Le livre est divisé en deux parties : dans la première, sont commentés les textes de l'Évangile dans lesquels Marie-Madeleine apparaît ; dans la seconde, est regroupé tout ce qui concerne ce que les auteurs appellent « la gloire de la Provence ». Dans cette deuxième partie sont cités des lieux de culte qui lui sont dédiés, en distinguant l'Orient de l’Occident. Les auteurs suivent aussi sa présence dans la liturgie, l'art et la musique. Enfin, sont réunies quelques prièresdédiées à la Sainte, parmi lesquelles des litanies composées en son honneur. De plus, il convient de noter que cette publication est d’une facture Ouvrage associé :


@Pneumatis
Si tu aimes lire l’Ecriture Sainte, l’écouter dans ce qu’elle a à nous révéler, et si tu aimes la logique, l’épistémologie, alors ce livre est fait pour toi. Il est sous-titré « Commentaires à propos des trois premiers chapitres de la Genèse ». Mais plus qu’un commentaire biblique, le livre propose une lecture, une écoute qui part du texte pour ce qu’il nous dit de lui-même : il est Révélation.
Autrement dit, le texte de la Genèse prétend apporter à l’homme une information qui ne lui est nullement accessible par ses propres moyens : ni par ceux de l’expérience et de la science, fut-elle des plus avancées ; ni même par l’imagination. Le texte de Bereshit ici parcouru dans ses trois premiers chapitres n’est donc pas un énième récit mythique des origines du monde, version archaïque de la théorie scientifique, ni une thèse métaphysique, il est révélation de ce qu’est l’acte divin de créer, et de créer par la parole.
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Le livre de la Création


L'Homme nouveau n°1642
Entretien avec Jean-François Froger
Magnifique ouvrage tant par sa beauté iconographique que par la richesse anthropologique, historique, spirituelle des textes proposés à la méditation, Sainte Marie-Madeleine, apôtre des Apôtres, comblera tous ses dévots. Entretien avec Jean-François Froger, co-auteur aux côtés de Jean-Michel Sanchez, de ce livre de grande qualité, qui rend justice à la place éminente occupée par Marie-Madeleine dans l’histoire du Salut.
Propos recueillis par Frédéric Chassagne
En juin 2016, le Pape a décidé de rétablir la fête à part entière de sainte Marie-Madeleine (le 22 juillet) alors que celle-ci était une simple
« mémoire ». L’apôtre des Apôtres retrouve toute sa place dans la liturgie.
Est-ce cet évènement qui vous a conduit à publier un ouvrage consacré à cette figure singulière ?
Jean-François Froger : L’ouvrage a plutôt trouvé son couronnement dans cet évènement ; le manuscrit était achevé à ce moment et l’inspiration qui en a été l’origine se trouve ainsi enchâssée dans l’acte liturgique de l’Église, ce qui fut une grande joie pour nous. Comme Marie-Madeleine est aussi patronne de Provence, Jean-Michel Sanchez en raconte l’histoire et le culte et commente une abondante iconographie.
Lors de la première onction chez le pharisien Simon, Marie-Madeleine est présentée comme un exemple de la déchéance à l’état pur. Elle fut touchée par la « pureté transverbérante de Jésus » et « sept démons » ont été expulsés de son corps. De quoi Marie-Madeleine pécheresse est-elle le signe ?
>> Comme tous les personnages de la Révélation, Marie-Madeleine est à la fois un personnage historique et une « figure » prophétique. Elle réalise ce qu’elle est en montrant un paradigme exemplaire pour les siècles. C’est le modèle du plus grand amour jaillissant de la gratitude de l’âme sauvée, purifiée et ennoblie par l’immersion dans la pureté du Verbe incarné. La plupart des âmes tièdes se corrompent dans le « lac d’ingratitude » dont parle sainte Marie-Madeleine de Pazzi ; l’âme ardente de sa patronne montre au contraire la régénération dans l’océan de la gratitude.
Vous soulignez l’importance de la « spécificité féminine » à propos de Marthe et Marie. De quoi s’agit-il ?
>> Les deux soeurs sont inséparables, avec leur frère Lazare ; elles ont un rôle très important parce qu’elles reçoivent Jésus, l’une en son « intérieur », aux deux sens du mot, l’autre en son intimité la plus profonde, au point où conscience et secret de l’âme se conjoignent. Ces deux modes de réception sont indissociables.
On ne peut concevoir un accueil du Verbe sans leur concomitance ; même s’il semble qu’il y a une « division du travail », en fait l’un n’est possible qu’en harmonie avec l’autre. Bien loin d’opposer Marthe et Marie, Jésus les unit en corrigeant l’amour actif de l’une par l’amour contemplatif de l’autre. La « figure féminine » est l’emblème de la réception des dons de la grâce. Jésus donne beaucoup à beaucoup et peu en reçoivent beaucoup, à cause de leur ingratitude.
Après la résurrection de Lazare, lors de la seconde onction à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, vous indiquez que ce parfum répandu sur Jésus, à deux jours de la Pâque, est une occasion de révélation. Laquelle ?
>> Il faut longuement méditer et nouer entre eux tous les fils de la révélation de la Personne de Jésus pour atteindre cet acmé où l’amour de la femme passe son intelligence mais que l’intelligence de Jésus compénètre, à cause de leur union d’esprit. Ainsi l’onction sur la tête signifie prophétiquement l’instauration de Jésus, après sa mort et sa Résurrection, dans sa fonction de grand-prêtre éternel, lui qui n’était « pas même prêtre » (cf. He 8, 4) !
Dans le chapitre que vous consacrez à Marie-Madeleine au Calvaire, c’est le cardinal de Bérulle qui vous sert de guide spirituel. Pourquoi ce choix ?
>> Je recommande vivement la lecture des Élévations du cardinal de Bérulle ! J’aurais voulu pouvoir citer son oeuvre entière tant elle est perspicace, profonde et respectueuse du miracle d’amour qui unit les âmes de Jésus et de Marie-Madeleine.
Si les saints étaient capables d’être jaloux, ils le seraient tous de
cette union mystique accomplie et nous, nous serions jaloux de Bérulle dont la langue et l’élan spirituel sont propres à réveiller de la tiédeur nos piétés endormies
Après sa découverte du tombeau vide, Marie-Madeleine devient l’apôtre des Apôtres. Au-delà de l’évidence de la mort, elle fait découvrir aux Onze la réalité du corps spirituel de Jésus ressuscité. Quelle est précisément cette réalité ?
>> C’est la chose la plus difficile à concevoir et donc à décrire ! La transformation du corps de Jésus est telle que ses plus proches ne le reconnaissent pas. C’est que cette reconnaissance exige d’eux-mêmes une transformation de leur intelligence, comme l’a bien dit saint Augustin : « Jésus a voulu qu’on crût en lui, c’est-à-dire qu’on le touchât spirituellement, parce que lui-même et son Père ne sont qu’un. D’une certaine façon, le Christ monte vers son Père par les sens intimes de celui qui progresse jusqu’à le reconnaître égal au Père » (citation faite par Thomas d’Aquin dans la Somme théologique, 3a, q.55, a.6). Le corps humain de Jésus est divinisé tout comme son âme humaine dans le mouvement figuré par l’Ascension : Il « siège à la droite de Père ». Il en résulte une liberté entière de se manifester sous les formes qui conviennent à son amour et à notre salut ; dans un morceau de pain et une goutte de vin par exemple lors des rituels qu’Il a lui-même institués. Mais de beaucoup d’autres manières qu’Il lui plaît d’inventer dans son oeuvre continuelle de salut du monde.
Vous évoquez la médiation de Marie-Madeleine comme nécessaire entre Jésus et ses Apôtres. Pouvez-vous éclairer ce point ?
>> Cette médiation justifie le titre d’« apôtre des Apôtres » que Marie-Madeleine recevra comme envoyée aux envoyés ! Les Apôtres sont les disciples choisis et formés spécialement par Jésus pour transmettre son enseignement dans son intégrité ; il a fallu trois ans d’intense formation, par l’exemple et les paroles, pour qu’ils fussent capables non seulement d’admettre et de comprendre mais aussi de transmettre la nouveauté de son enseignement.
Mais il est un point que Jésus ne pouvait enseigner, sinon par des actes prophétiques que les disciples ne comprirent qu’après la Résurrection, comme le rapporte saint Jean : « “Détruisez ce Temple et moi en trois jours je le relèverai.” (…) Or lui voulait parler du sanctuaire de son corps. Quand donc Il fut relevé de la maison des morts, ses disciples se souvinrent de ce qu’Il avait dit et ils crurent aux Écritures et à la parole que Jésus avait dite » (Jn 2, 19-22). Son corps ressuscité est donc le nouveau sanctuaire relevant l’ancien qui devait être détruit. Or le Temple est le lieu unique de la présence divine où l’adoration de l’unique Dieu Créateur peut s’accomplir ; le détruire équivaut à l’apostasie la plus complète, ce serait une annihilation impensable que seule l’époque moderne saura produire. Le corps de Jésus ressuscité, intouchable, invisible, assis à la droite de Dieu est le véritable Temple non fait de main d’homme, où le culte est enfin parfait grâce au ministère du grand-prêtre unique et éternel. Cela les Apôtres ne pouvaient le comprendre sur-le-champ, il a fallu Marie-Madeleine et bientôt saint Paul et saint Jean, révélant ce grand mystère de la fin des temps. En effet, l’épître aux Hébreux de saint Paul et l’Apocalypse de saint Jean sont la mise en forme de la révélation infuse à l’amour mystique de Marie-Madeleine, soignant prophétiquement Jésus grand-prêtre, avant sa mort.
Pourquoi une femme pour faire cela, et pourquoi cette femme-là ? Parce qu’il faut réparer la vocation médiatrice de la femme dans la nature humaine souillée et quasi abolie dans le mystère de la faute d’Ève. Ève fut médiatrice entre le serpent et Adam, or elle était « construite» pour révéler la nécessité de la révélation dans l’usage juste de l’intelligence rationnelle. Ève écoute la parole transgressive du serpent et joue son rôle de transmission de la parole de révélation, oubliant la parole de Dieu. Marie Madeleine est la Femme régénérée jouant de nouveau le rôle d’Ève, mais cette fois-ci auprès de celui qui fut comme « le serpent élevé dans le désert par Moïse ».
Après avoir été libérée de la luxure qui est le signe extérieur de l’idolâtrie, Marie-Madeleine est, selon vous, guérie d’une autre idolâtrie qui est propre au culte de la transcendance absolue de Dieu. Qu’entendez-vous par cette affirmation ?
>> La prostitution consiste à échanger les signes de l’amour donnés par le corps contre des signes de l’échange donnés par l’autorité monétaire.
Confondre amour et échange, c’est évidemment confondre Dieu et l’Argent. De même l’idolâtrie échange les signes d’adoration de l’Amour contre les signes de soumission à une autorité intellectuelle.
Marie-Madeleine est guérie de cette prostitution à un baal philosophique, car elle a touché le Verbe de Vie dans sa visibilité terrestre et vu l’égal du Père dans le corps ressuscité. Le mystère de l’Incarnation dément la construction philosophique de la transcendance absolue de Dieu, Lui, l’Emmanuel, le « Dieu avec nous » ayant assumé une nature humaine. C’est en fait l’idée d’« absolu » qui est le secret empêchement à croire que l’incarnation de la divinité soit possible et raisonnable et plus tard, lorsqu’on aura fait dans le fidéisme l’impasse sur le problème de la raison, on sera encore plus empêché de croire en la fin ultime du salut à savoir la déification de l’âme. L’absolu ne supporte pas le partage ni la participation ni la relation ! C’est l’Un de Platon, de Plotin, de Mahomet ou même de l’ultime Brahman.
Cette secrète idolâtrie empêche d’entrer dans le mystère de la Sainte Trinité.
Or pour penser à Dieu, il faut prendre les chemins qu’Il a lui-même donnés à l’homme : la Trinité est première et révèle son unité. Mais les philosophes prétendent penser d’abord l’Un qui est à proprement parler impensable en tant que premier terme : ils n’ont pas reçu la Révélation de Moïse. Si on pense l’Un, on ne peut que poser la « substance» comme premier terme de tout discours sur l’être et potentiellement les confondre. Cette philosophie conduit pas à pas, au long des sièsiècles,à l’apostasie de la négation de Dieu et de l’homme que nous récoltons aujourd’hui comme son fruit corrompu et corrupteur. Chez un philosophe comme Martin Heidegger, l’homme achève sa course dans la mort, étant le « Sein zum Tode » (l’« être-vers-la-mort ») à la fin d’une expérience complète d’une vie insensée. L’Écriture enseigne tout autre chose : l’homme est pour la Vie, Jésus vient pour redonner la Vie, en plénitude par la connaissance du vrai Dieu (Jn 17) tel qu’il l’affirme dans sa prière grand-sacerdotale (au dire de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix). On doit donc penser en premier la Relation. Et toute la Révélation montre que cette Relation est Amour Trinitaire, donatrice de tout bien, qui crée pour se rendre participable, sans échange, sans argent, gratuitement, engendrant un amour de ratitude réceptacle de tous ses dons.
Ne faut-il pas supporter comme Marie-Madeleine : « un martyre d’amour qui en sa rigueur surpasse les faveurs qu’elle a reçues au monde par la présence et possession qu’elle avait de Jésus, qui était sa vie, son tout et son unique amour. » (Card. de Bérulle, Élévation X) ?
Merci à L'Homme nouveau de nous avoir autorisé à reproduire leur article.
Voici leur site internet pour en savoir plus :
www.hommenouveau.fr
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Le bestiaire de la Bible
De la même façon que la Bible raconte comment Noé sauva toutes les espèces animales du Déluge d'eau, une théorie du symbole doit montrer comment toutes les interprétations culturelles, les métaphores et les usages figuratifs des objets du monde sont fondés en réalité sur la fonction symbolique qui les sauve tous du désordre psychique. Pourquoi c'est précisément un « serpent » qui doit parler à Ève pour la tenter? Pourquoi c'est une « colombe » qui doit apparaître et se poser sur Jésus au moment de son baptême ? Les animaux de la Bible montrent à l'Homme le miroir de sa propre vie psychique.
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(...) Une lecture attentive porte à constater avec satisfaction le bien-fondé de votre réflexion scientifique. Vous montrez l'exigence d'une démarche raisonnée et rationnelle, qui puisse orienter le regard vers Dieu, horizon ultime de la compréhension de l'univers. Vous invitez le lecteur à dépasser une vision binaire de "acte de foi. qui serait pour certains de J'ordre du don de la grâce, et pour d'autres, de la raison. Vous démontrez avec l'aide de la métaphysique qu;e la foi est en même temps un acte surnaturel, raisonnable et volontaire. Votre pensée s'inscrit ainsi dans la perspective de la Constitution {( Dei Filius» du Concile Vatican l, sur la Révélation, qui développe les rapports profonds entre la foi et la raison. Plus récemment, comme vous le savez, le Pape Jean-Paul II nous a invités à approfondir ces relations entre l'ordre de la nature et celui de la grâce, dans son encyclique « Fides et Ratio ».(...)
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Livre qui passe en revue un nombre considérable d'animaux rencontrés dans la Bible, du serpent à la colombe en passant par l'âne, le vautour ou le cochon !… Après une description zoologique détaillée, les auteurs nous donnent à réfléchir sur le sens symbolique de ces bêtes qui nous renvoient
finalement à nous-mêmes...
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